Fable des deux scorpions

juillet 4, 2007 at 1:29 | In contes, enfants, famille, histoires, psychologie | Leave a Comment

Dieu avait créé la Terre, la mer, le ciel, les animaux bons, les animaux mauvais pour l’homme. Enfin, il créa les scorpions, en ignorant s’ils seraient bons ou méchants. Pour le savoir, il décida de les mettre à l’épreuve.
— Ma Terre est pauvre pour l’instant, dit-il aux deux scorpions, l’un noir, l’autre jaune. J’ai besoin de richesses pour les hommes, pour leur construire des maisons, des hôpitaux, des écoles, et tout ce qu’ils réclament pour vivre et élever leurs enfants. Je vais donc vous confier une mission : vous me rapporterez toutes les pierres précieuses que vous trouverez dans le désert. Elles sont enfouies très profondément, mais vos dards vous aideront à les trouver.
Dieu les regarda dans les yeux.
— Ces richesses seront très utiles à mes hommes. Je vous paierai pour ce labeur trois pierres précieuses chacun.
Et Dieu fronça les sourcils.
— C’est un travail long et difficile, et vous serez forcément tentés de garder les pierres pour vous. Mais si vous me mentez, vous serez sévèrement punis.
Ainsi partirent les deux scorpions, après avoir juré leurs grands dieux, c’est le cas de le dire, de remettre au bien public la plus petite des pierres rencontrées en chemin. Amasser des trésors pour l’Etat, pour le bien de tous les hommes, ça n’est pas comme trouver des richesses pour soi. Il faut lutter contre le désir de tout garder pour soi !
Les scorpions partirent aussitôt, en affrontant la chaleur, le vent, le sable, enfonçant leur dard profondément dans les dunes, dans les vagues, là où l’on trouve, si l’on regarde bien, des rubis, des saphirs, des diamants facettés.
On sait que le désert regorge de richesses cachées, que ce soit des pierres précieuses, des louis d’or, ou toute autre chose. On sait aussi que c’est la nuit, quand tout le monde est endormi et que l’on se sent très seul, que l’on a une chance de gagner. Car les richesses sont souvent enfouies loin des regards, ce qui rend le travail de « chercheur d’or » fatigant, épuisant, sous 50 degrés le jour et moins 20 degrés la nuit, et sans une goutte d’eau à se mettre sous le dard ! Mais si ça n’était pas fatigant, ça ne s’appellerait pas un trésor, n’est-ce pas ?
Le scorpion noir fouilla, fouilla, fouilla, encore et encore. Comme il était vif et astucieux, il avait déjà trouvé cent diamants, six cents émeraudes, trois cents saphirs et d’innombrables rubis. A mi-chemin, à cause de la fatigue, une mauvaise pensée lui vint à l’esprit : « Tout ce travail ! Et pour récolter quoi ? Un pauvre petit diamant, un quart d’ongle de rubis, une maigrelette émeraude, un saphir de rien du tout ? Mais si je garde les plus belles pierres, je serai l’animal le plus riche et le plus puissant de la Terre ! Et peut-être Dieu nous considérerait-il, nous, les scorpions, avec autant de respect que les hommes. » Et, avec son dard, il enterra très profondément, dans une cachette ultra-secrète, les plus belles pierres précieuses dans le sable.
Pendant ce temps, le scorpion jaune traînait entre ses pattes le maigre trésor amassé : trois rubis, cinq diamants, sept saphirs, un peu d’or gratté sur une pierre. Le butin était maigre, car il avait passé beaucoup de temps à se dorer au soleil et surtout à discuter avec le renard des sables et tous les habitants du désert, pour tromper sa solitude.
Quand l’heure du bilan fut venue, Dieu fit venir devant lui les deux scorpions. Le scorpion noir ne rapporta à Dieu que six pierres. Elles étaient toutes petites, ridicules et mal fichues.
— Je n’en ai pas trouvé davantage, mon Dieu, mentit le scorpion noir. Mon frère jaune a été trop rapide ! Il a tout ramassé avant moi !
En disant cela, ses deux yeux rougirent et flamboyèrent comme des rubis, signe de mensonge et de fourberie. Dieu lui répondit calmement :
— Tu mens ! Tu as gardé tout le trésor pour toi tout seul ! Ce que tu as fait est mal. D’abord, parce que tu m’as menti. Ensuite, et surtout, tu as volé la richesse des hommes. Ton intérêt est passé avant celui des hommes. Et pour cela, tu seras maudit ! Quand tu verras un homme, ou un animal, tu auras une irrésistible envie de le piquer avec ton dard, et, si tu y parviens, tu le tueras.
Puis Dieu se tourna vers le scorpion jaune.
— Toi, tu as été très paresseux, tu as passé ton temps à tromper ta solitude. Mais il faut avoir du courage et savoir supporter la fatigue et l’isolement pour trouver des trésors. Ton dard piquera également, mais ne donnera de la fièvre que pendant trois jours et trois nuits.
Depuis ce jour, quand les hommes voient un scorpion noir, ils l’écrasent avec leurs pieds, à cause de la peur qu’il leur inspire. Mais quand ils voient un scorpion jaune, ils savent bien qu’il est gentil, et ils le laissent en vie, tout en s’éloignant de lui.

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