Hubert Petitloup et les super costauds

juillet 4, 2007 at 1:31 | In contes, dangers, enfants, famille, histoires, parents, psychologie, pédagogie, école | Leave a Comment

Hubert Petitloup était, disait-on, bien élevé, l’œil clair et les dents bien limées, signe de politesse chez les bébés loups. D’ailleurs, on les voit de loin, ces petits loups policés. Ils contemplent le bout de leurs chaussures, ils rougissent derrière leur pelage, ils disent « merci », « s’il vous plaît », et regardent les autres d’un air « en dedans ». Quand on ne les connaît pas, on pourrait les imaginer timides. Mais ils sont simplement réservés.
Un jour, le papa de Hubert Petitloup décida de changer de travail. Hubert Petitloup déménagea, changea de tanière, et aussi d’école.
Ses parents lui promirent :
— Tu verras, tu te feras vite des copains. Tous les enfants loups se font vite des copains, car ils vivent en bandes.
« Ça, c’est bien une idée d’adulte ! » pensait Hubert Petitloup, qui savait bien qu’à huit ans, on ne se fait pas si facilement des copains d’école.
Le premier jour, sous le préau de l’école, il pleuvait. Hubert Petitloup se sentit un peu seul, avec ses yeux « en dedans », et malgré son polo et son cartable Superloulou. C’est bien connu : chez les enfants loups, on aime bien les grandes marques qui vous font oublier que vous n’êtes pas, précisément, Superloulou. Donc, voilà notre petit loup sous le préau assourdissant, perdu au milieu des cris de surprise, de joie, de rage. En un simple coup d’œil, on pouvait facilement s’apercevoir que tous les petits loups étaient au moins par deux, trois par trois, ou en bande. Aucun n’était seul. Sauf lui.
Soudain, il remarqua, dans le fond de la cour, trois super-costauds qui se dirigeaient vers lui en mâchouillant un chewing-gum.
— Salut, mon pote. T’as un cartable Superloulou, dis-moi.
— Bonjour, oui, c’est un Superloulou, répondit dans l’ordre Hubert Petitloup.
L’un des trois super-costauds siffla :
— C’est un vrai Superloulou. Ça se voit à la bande fluo rouge. Parce que tu sais qu’il y en a des faux. Des Superloulou faux et nuls.
— Oui, des faux, je sais, répondit fièrement Hubert Petitloup en levant le nez.
— Dis donc, mon pote, tes parents ils en ont, du fric, fit le plus gros des super-costauds.
Hubert Petitloup émit un petit rire, mais ne répondit pas, car il n’en savait fichtrement rien. À deux reprises, il avait demandé à sa maman s’ils étaient plutôt riches ou plutôt pauvres. Et sa maman lui avait répondu : « Plutôt riches, mais pas très riches », en ajoutant : « Ça ne regarde pas un petit loup bien élevé. »
Hubert Petitloup avait donc cessé de poser la question, estimant que les affaires d’argent avaient l’air diablement compliquées, chez les grands.
Il fixa ses baskets d’un air gêné. Et il pensait : « Que me veulent-ils à la fin ? » Sous l’assaut des trois regards, il lui semblait que son cartable était en train de se décrocher de son dos !
À ce moment-là, la cloche sonna. Le deuxième super-costaud lui dit :
— C’est quoi, ton nom ?
— Hubert Hubert Petitloup, répondit Hubert Petitloup.
— On s’attend à la sortie ?
— Bien sûr, répondit Hubert Petitloup, partagé entre le sourire et les larmes.
Car, malgré l’attitude un peu menaçante des super-costauds, il ne pouvait s’empêcher de penser : « Je me suis fait trois copains ! Je me suis fait trois copains ! » À 16 h 30, les trois super-costauds étaient là, les mains dans les poches. Quand il arriva, ils le saluèrent comme un prince :
— Ok, mais c’est notre Superloulou ! Waow, Superloulou avec supercartable !
Le plus grand se retourna, montrant à Hubert Petitloup un vieux sac à dos tout élimé.
— Je te propose un marché. Je t’échange mon superbe vieux sac pourri contre ton sublime Superloulou… Sinon, je te bute, signala le supercostaud.
Hubert Petitloup voulut s’opposer, mais il vit quelque chose briller dans la main du supercostaud. Qu’est-ce que c’était ? Une paire de ciseaux ? Un cutter ? Il vida son cartable silencieusement et le tendit, la mine défaite.
— Bravo, mon pote. T’as bien choisi, parce que sinon…
Et il lui fit le geste de l’égorger : couic.
Le lendemain, Hubert Petitloup sortit de la maison à pas de loup, pour que sa maman ne remarque pas son nouveau cartable à dos tout abîmé.
Jour après jour, le manège continua. Hubert Petitloup se débarrassa de sa gomme Superloulou, de son tee-shirt en agneau molletonné, de ses bonbons au poulet, de sa toiture téléguidée Mannix, et enfin du goûter qu’il apportait tous les jours à l’école. Comment dire non avec cet éclair d’argent qui brillait dans les mains des super-costauds, et cette menace : couic ?
Il fallut bientôt leur donner plus, beaucoup plus : de l’argent qu’il prenait en cachette dans le porte-monnaie, et même des boucles d’oreilles en argent de sa maman, quand le jour de Noël arriva.
Sans être jamais allés chez lui, les super-costauds n’ignoraient plus rien des objets de sa maison, car ils questionnaient longuement Hubert Petitloup sur ses jouets et ses vêtements de marque. Et Hubert Petitloup répondait sagement : sa maman ne lui avait-elle pas dit qu’il devait répondre poliment à toutes les questions qu’on lui posait ? Il obéissait de la même façon aux trois super-costauds, et à leur « Si tu parles, t’es cuit ».
De toute façon, n’était-il pas une minuscule crotte de loup, un ridicule petit loup incapable d’avoir des copains ? Sans doute était-il normal qu’il paie, d’une certaine manière. Quand il rentrait à la maison, maman loup l’observait d’un œil inquiet. Difficile de cacher quelque chose à quelqu’un qui vous aime. On a beau camoufler derrière un sourire poli, dire : « Oui, la cantine était bonne, oui, j’ai bien travaillé », les mamans savent quand le cœur de leur petit loup est en détresse.
Quand il arrivait à l’école, Hubert Petitloup avait l’estomac qui faisait trois tours de piste. Et il se retrouvait à l’infirmerie, à se tordre de douleur.
— Comme tu as le ventre tendu ! lui dit un jour l’infirmière. On le croirait plein de vilains secrets.
— C’est un morceau de poulet qui ne passe pas, répondit faiblement Hubert Petitloup, qui savait bien que c’était la peur. La peur avait commencé à le grignoter, jusqu’au bout des moustaches. La peur que sa maman ne découvre qu’il fouillait dans son porte-monnaie, la peur de se faire rosser, la peur d’avoir peur…
Mais il ne disait rien à ses parents. Il avait appris à ne pas dénoncer et, de toute façon, les super-costauds l’avaient menacé. S’il disait le moindre mot, les super-costauds auraient sa peau, c’est sûr, ils lui avaient raconté ce qui s’était passé avec un petit de CP qui refusait de donner son goûter.
Un jour, alors que Hubert Petitloup s’approchait de la grille de l’école, il vit… la voiture de son papa. Et son papa, avec sa voix puissante qui gronde, était en train de disputer les trois super-costauds !
— Ah, je comprends tout maintenant. Bande de voleurs ! Tas de sauriens !
Hubert Petitloup ouvrit bien grandes ses oreilles. Il n’en croyait pas ses yeux ! Il en resta médusé. Il voyait bien que son papa était bien plus fort que les trois super-costauds ! Car, à force de faire des cauchemars, Hubert Petitloup avait perdu le sens du réel. Il s’était imaginé que les super-costauds, avec leur rage et leur convoitise, mesuraient au moins deux mètres ! Une nuit, il avait même vu, en rêve, les trois super-costauds menacer son papa devant une banque, avec une mitraillette ! Et voilà qu’ils semblaient tout petits devant son papa… Hubert Petitloup, les yeux écarquillés, se repaissait de ce spectacle de la loi, qui venait à son secours.
Le soir, papa, cette fois-ci, fit la leçon à Hubert Petitloup :
— La loi existe, chez les loups ! Et la loi, c’est avoir le droit de faire certaines choses, et ne pas avoir le droit d’en faire d’autres. Voler les autres, raconter des histoires graves, menacer les plus faibles… On ne doit pas le faire, et c’est puni par la prison ! Les petits loups, même très bien élevés, doivent se défendre absolument. Les trois super-costauds ont fait quelque chose de très mal, et ils seront punis.
Hubert Petitloup récupéra ses affaires, son cartable Superloulou, son polo Superloulou et sa gomme Superloulou. Il les conserva dans sa chambre, mais ne les prit plus jamais pour aller à l’école. Et depuis, il se sent beaucoup mieux, Hubert Petitloup ! Tu le verrais, dans la cour de récré…
Aujourd’hui, c’est lui qui crie, qui rit le plus fort. Il n’a plus besoin de supermarques pour être un super petit loup. Et les super-costauds n’ont pas intérêt à lui marcher sur les doigts de pied de loup, c’est moi qui te le dis…

Pas encore de commentaires »

Flux RSS des commentaires de cet article. URI de Trackback

Laisser un commentaire

XHTML: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <pre> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Publié sur WordPress. | Theme: Pool by Borja Fernandez.
Entries and comments feeds.