La brouille de Lora et Léna

juillet 4, 2007 at 1:34 | In contes, enfants, famille, histoires, psychologie | Leave a Comment

Lora était une souris grise avec un nœud rose dans les cheveux, et Léna une souris rose avec un nœud gris sur la tête. Le jour de la rentrée en cours préparatoire, dans la grande cour de la grande école, elles croisèrent leurs regards, leurs petits nœuds, et se sourirent de leurs petites dents pointues.
— Je m’appelle Lora.
— Moi, c’est Léna.
— Tu ne trouves pas qu’on se ressemble ? demanda Lora, qui avait toujours rêvé d’avoir une sœur jumelle.
— Je ne sais pas, mais soyons copines, répondit Léna.
C’est ainsi que débuta leur amitié.
Elles s’assirent l’une à côté de l’autre et ne se quittèrent plus. Elles n’en finissaient plus de se raconter des histoires et de chuchoter en voyant les petits ratons courir après elles. Elles s’étaient même échangé leurs petits nœuds : rose, gris, gris, rose.
— Comme ça, on est vraiment des sœurs, gloussa Lora, les yeux brillants. C’est si doux, d’avoir une amie !
À deux, elles avaient l’impression d’être plus fortes, de faire bloc contre les cris, les rires, de ceux qui se connaissaient déjà depuis longtemps. Elles, qui étaient nouvelles, elles se sentaient moins perdues…
À deux, tout est plus amusant. Même les cours de gymnastique, qu’elles détestaient toutes les deux, si menues et si légères !
Quand elles quittaient l’école des Souris, Lora raccompagnait Léna chez elle, puis Léna raccompagnait Lora… Et le manège durait comme cela jusqu’à la nuit tombante.
Un jour, Léna s’aperçut qu’un petit raton de la classe de CE1 lui faisait les yeux doux.
— Regarde, chuchota-t-elle avec sa petite main rose sur la bouche. Je crois bien que j’ai un amoureux !
— Il est ridicule ! gloussa Lora. Il t’observe avec des yeux de merlan frit. Pour un souriceau, c’est le comble !
Mais Léna cessa de rire. L’œil dur, la bouche pincée, elle dit à Lora :
— Tu es jalouse, c’est tout ce que tu es.
Lora se sentit glacée jusqu’au cœur. C’était la première fois qu’elles n’étaient pas d’accord. C’était la première fois que Léna lui parlait ainsi, d’une voix dure d’étrangère.
Cet après-midi-là, après l’école, personne ne raccompagna personne. Jusqu’à la nuit tombante, Lora grignota des M&M’s devant la télévision. Mais le glaçon dans son cœur ne fondait pas.
Le lendemain, Lora voulut s’excuser. Elle trottina à pas menus dans la cour jusqu’à Léna. Mais Léna avait détourné le regard. Et elle partit de l’autre côté. Plus Lora s’approchait, plus Léna s’éloignait. Lora n’en finissait plus de lui faire des cadeaux : des croûtes de fromage, des crackers au fromage, des bretzels au fromage. Mais Léna n’en voulait pas. Elle lui écrivit une lettre, elle lui donna même un nouveau petit nœud rose, mais Léna pinçait les narines et regardait ailleurs. Plus Lora s’approchait, plus Léna s’éloignait.
Le cinquième jour, quand Lora s’approcha, Léna se mit à glousser avec cette chipie de Lili. Son cœur se serra : elle se souvint de ces autres jours où c’était elle, Lora, qui riait avec Léna de cette chipie de Lili.
Ça y est, tout était fini. Ses mains étaient froides, son cœur était glacé. Même les arbres, dans la cour, étaient noirs et hostiles. Lora grelottait à la maison. Maman disait :
— Ne lui montre pas trop que tu tiens à elle, plus tu t’approcheras, plus elle s’éloignera. Ça m’est arrivé, un jour, avec un amoureux. Plus je lui disais que je l’aimais, plus il me riait au nez. Avec les copines, c’est un peu pareil.
— C’est idiot ! cria Lora, en colère. Je ne peux pas lui dire que je l’aime ?
— Tu n’as pas droit d’être son esclave, répondit maman. C’est comme cela : reste gaie, n’en fais pas tout un fromage, et tout s’arrangera.
Alors, Lora rentra définitivement dans son trou de souris. Ses moustaches et son nœud rose tombèrent de tristesse ; à l’école, elle s’ennuyait terriblement, surtout quand elle voyait Léna et Lili rigoler ensemble. Elle avait l’impression de ne plus exister, elle qui n’avait vécu que dans les yeux de Léna. Le pire, c’était en cours de gymnastique : elle se sentait seule, fragile, elle avait le vertige. Et devant le cheval-arçons, elle avait l’impression qu’elle allait se casser en mille morceaux.
Un jour, alors que le maître apprenait la tactique pour détaler le plus vite possible devant un chaton, Lora vit une paire d’yeux s’approcher d’elle. C’était Carole-la-Dodue, la petite souris aux fesses rondes, dont tout le monde se moquait dans la classe.
— Ça n’a pas l’air d’aller, dit-elle en posant sa main dodue toute chaude sur la main glacée de Lora. Moi non plus, je n’aime pas les cours de gym, souffla-t-elle à l’oreille de sa nouvelle amie.
— Moi, c’est mon cauchemar, sourit Lora.
Ainsi débuta leur amitié. Et les arbres de l’école se remirent à avoir des feuilles. Il faisait à nouveau chaud et doux.
Quelques jours plus tard, à la sortie de la classe, Léna attendait Lora.
— Tu viens à la maison ?
Et elle glissa la main dans la sienne.
— Tu sais, chuchota-t-elle, Lili, je l’aime bien. Mais c’est toi, ma meilleure copine.
Une grande vague de chaleur envahit Lora, ses yeux piquèrent doucement. Léna, elle l’adorait plus que tout, et elle ne pouvait même pas dire pourquoi. Mais elle essaya de rester calme. Elle repensait à la phrase de maman : « Ne lui montre pas trop que tu l’aimes. »
— Attends une minute, dit Lora. Je vais te présenter Carole, ma nouvelle copine.
— Salut, Carole, dit Léna en voyant Carole-la-Dodue.
Carole-la-Dodue dit :
— Vous venez chez moi ? J’ai de bonnes croûtes de fromage pour le goûter.
Et les trois petites souris repartirent, main dans la main. Lora pensait : « Ma meilleure copine, ça sera toujours Léna, et je ne sais pas pourquoi. Mais ce que je sais, c’est qu’il est normal de se disputer de temps en temps, et même de ne plus se parler. Et c’est pas la peine d’en faire tout un fromage. »

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