La lune se sent mal-aimée
juillet 4, 2007 at 1:37 | In contes, enfants, famille, histoires, psychologie | Leave a CommentCette nuit-là, la Lune se leva du pied gauche. Elle planta ses petits poings sur ses hanches rondes et rouspéta :
— Assez ! C’est assez ! J’en ai maaaarre !!!! Elle pleurnicha tant et tant qu’elle finit par réveiller la Nuit, qui dormait pourtant à poings fermés, comme un bébé.
— Quel tapage ! rit la Nuit noire en bâillant. Si tu continues comme cela, tu vas réveiller tous les enfants, alors que tu es payée pour les endormir ! Tu fais pourtant là un métier bien agréable, enveloppée dans mon grand manteau bleu, à garder un œil ouvert sur le monde comme il va, et à vérifier que les enfants sont bien sages, dans le fond de leur lit.
La Lune baissa les yeux tristement.
— J’en ai assez d’être mal aimée. Il n’y en a que pour le Soleil ! Quand il se lève, tout le monde s’exclame : « Oh, voilà le Soleil ! On se sent revivre ! » Et quand tu fais tomber ton grand manteau bleu et que j’apparais…
— Eh bien ? demanda la Nuit en haussant les épaules.
— Eh bien, ça n’est pas la même chose. On ne me dit même pas bonjour !
La Nuit se gratta la gorge.
— Peut-être les adultes t’oublient-ils, mais les enfants, eux, te saluent comme une princesse ! Quand tu arrives, ils s’exclament : « Regardez ! La Lune ! C’est la Lune ! » Et ils ont des étoiles dans les yeux.
— Mmouaif…, soupira la Lune, qui, décidément, n’avait pas envie de briller ce soir-là. Mais certains jours, certains horribles jours, quand je suis bien pleine, on me confond avec… avec…
La Lune blonde rougit de honte.
— Avec quoi ? demanda la Nuit.
— Avec un réverbère ! Oui, parfaitement ! C’est déjà arrivé !
— C’est gentil, un réverbère, répondit la Nuit. Ça donne de la lumière sur les trottoirs. Ça réchauffe le cœur.
La Lune soupira.
— Moi, je suis bien plus haute qu’un réverbère ! Ah là là ! Ça n’est pas le soleil que l’on confondrait avec une lampe de chevet !!
Et la Lune continuait à pleurnicher.
— Personne ne sait comme je travaille… Même les enfants pensent que je ne sers à rien. Regarde leurs dessins : j’ai droit toujours au petit coin des feuilles, sur la droite, presque hors du cadre. Et qu’est-ce que je fais, sur leurs dessins, tu peux me le dire ? rouspéta-t-elle. Je dors ! On me dessine des yeux fermés, une bouche qui bâille. Alors que le Soleil, lui, rit de toutes ses dents, les yeux grands ouverts. Mais, ajouta la Lune en fronçant les sourcils, mes yeux ne sont jamais totalement fermés ! Je veille sur tous les enfants qui dorment. Et ça, personne ne s’en doute !
Parfois même, chuchota-t-elle, je leur fais un petit câlin. Alors, ils sentent un minuscule guili sur le front, et ils ne se doutent pas que c’est moi !
La Nuit écoutait attentivement.
— Moi aussi, on me voit toujours en train de dormir. On dit que le jour se lève et que la nuit tombe, comme si je tombais dans un trou. Mais c’est faux ! Je ne « tombe » pas sur le monde. Je suis drôlement utile. Sans moi, on s’épuiserait à courir à longueur de journée, sans s’arrêter une seconde. La vie ressemblerait à une course contre la montre et, à la fin de la course, épuisé, on tomberait le nez par terre sans se relever. Alors que, grâce à moi (et la Nuit bomba le torse), on reprend de l’énergie toute la nuit et on peut à nouveau jouer et s’amuser le lendemain !
— Moi, renchérit la Lune, je suis championne pour faire pousser les fleurs, les graines, mais aussi les enfants ! Je les protège et je les berce, et c’est pendant leur sommeil qu’ils grandissent.
La Nuit reprit :
— C’est vrai, rien ne s’arrête pendant la nuit. Mais tout continue, tout bas, en sourdine. Le sang qui circule dans les veines, les fleurs qui continuent à respirer, les papillons qui battent des ailes…
La Lune secoua sa grosse tête ronde.
— Pourquoi donc les enfants rouspètent-ils au moment d’aller au lit ? Comme c’est vexant ! Parfois, je les entends dire : « Non, maman ! Non, pas au lit, je déteste aller me coucher ! »
Et elle fixa l’horizon tristement.
– Dans ces cas-là, mon cœur est prêt à exploser, je me sens si triste, que j’ai envie de rentrer dans un gros trou noir, et de jamais en sortir… mais je ne le fais pas. Que diraient les enfants si, un jour, ils ne me voyaient pas apparaître ?
La Lune se tut, et la Nuit se tut aussi. Le silence envahit le ciel. Mais toutes les deux, elles rêvaient à un jour prochain où les enfants leur réserveraient une belle, une superbe place sur leurs dessins. Ce jour-là, les enfants diraient : « Chouette ! C’est l’heure d’aller au lit ! Vite, maman ! Je veux écouter la Lune, ma copine, me fredonner une berceuse à l’oreille »…
Et la Lune et la Nuit souriaient dans le grand ciel bleu, en pensant à cet heureux jour, où les enfants goûteraient la douceur de la Nuit, et la chaleur de la Lune.
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