La planete des mamans à puce
juillet 4, 2007 at 1:38 | In contes, enfants, famille, histoires, parents, psychologie, pédagogie | Leave a CommentNous étions en 2175. Beaucoup de choses avaient changé sur Terre. On avait exploré Saturne et Vénus, on avait commencé à faire du ski sur la Lune. Et surtout, on avait découvert une multitude de petites planètes inhabitées.
Pourtant, malgré tous ces progrès, certaines choses n’avaient pas beaucoup changé sur Terre. Les enfants faisaient toujours des caprices, et les parents des crises de nerfs. Les enfants recelaient toujours des fessées, lignes d’écriture et menaces en tout genre. Mais voilà que, quelque part dans l’univers, un savant réfléchissait au moyen d’exterminer les fessées et les devoirs…
Ce savant s’appelait Grammaticus Cartapus. Il était l’unique habitant de l’astéroïde 2024, où il s ennuyait ferme.
— Comment attirer les petits enfants chez moi ? s’interrogeait Cartapus, qui avait terriblement envie d’entendre résonner sa planète de cris, de rires et de bonnes blagues.
Afin de savoir ce qui plaisait aux enfants, le savant avait installé un écran de contrôle dans son labo. Il pouvait y analyser les rêves des enfants sur Terre. Et ces rêves étaient clairs : de la télé, des bonbons, du Nutella, des jeux vidéo, pas de punitions, ni devoirs, ni légumes verts, ni poisson cuit à l’eau, rien que des câlins.
II était bien décidé ci supprimer les gifles cinglantes, fessées humiliantes, lignes d’écriture abêtissantes, choux-fleurs, épinards et salsifis, mais aussi les menaces, les « Attention, je compte jusqu’à trois ! », « Tu verras quand papa rentrera », et autres « Encore un zéro et tu vas en pension ! »…
Pour te dire toute la vérité, Grammaticus Cartapus, tout petit, avait reçu 2356 fessées – il les avait comptées, exécuté 55 000 lignes d’écriture et subi à 35 reprises le cagibi noir, pain sec et eau, ce qui expliquait bien des choses.
Après quelques longues, longues années de travail forcené, Grammaticus Cartapus sortit enfin, sourire aux lèvres, de son laboratoire. Eurêka ! Il avait mis au point une toute nouvelle race de mamans et de papas, cent pour cent électroniques. Voilà qui attirerait tous les enfants terriens chez lui !
Les mamans à puce ressemblaient comme deux gouttes d eau aux autres mamans, malgré leur regard un peu fixe, leur démarche un peu raide. Elles ne distribuaient ni fessées, ni gifles, ni lignes de lecture, ne proféraient ni cris, ni menaces terrifiantes, elles ne privaient pas de dessert, ne limitaient ni la télé, ni les jeux vidéo, et n’interdisaient jamais les bonbons et le chocolat, même avant les repas. Enfin, elles ne vérifiaient pas les devoirs et ne calculaient jamais le taux de calcium ou de protéines des aliments. Pour couronner le tout, elles souriaient, faisaient des bisous électroniques et répétaient d’une voix de synthèse :
— C’est bien, mon trésor ! Je suis fière de toi !
Le savant Grammaticus se frottait les mains.
— Un beau jour, il n’y aura plus que des mamans à puce et à bisous électroniques ! Et le monde tournera bien plus rond.
Quand les premières mamans à puce furent bien rodées sur l’astéroïde, Grammaticus en fit la publicité dans les écoles, sur la Terre. Par téléportation, il arrivait dans les cours de récréation et haranguait les enfants :
— Venez habiter dans l’astéroïde 2024. Je vous livrerai une maman à puce, toujours souriante, toujours disponible, qui ne gronde jamais !
Et il leur donnait un code secret qui leur permettait de le contacter rapidement.
C’est ainsi que, de jour en jour, les capricieux, les têtes à claques et surtout les « fesses à fessées » commencèrent à peupler l’astéroïde 2024.
Un jour, Jean-Brutus, un petit garçon fort désobéissant de sept ans et quelques jours, en eut assez. ASSEZ de sa maman, ASSEZ des devoirs de géographie lunaire, ASSEZ des infects épinards qui ne donnaient aucune force, ASSEZ de se brosser les dents pendant trois minutes.
Il composa le code secret et vit aussitôt apparaître dans sa chambre le savant Cartapus.
— Viens donc dans mon astéroïde à puce ! dit-il Là-bas, il n’y a ni chou-fleur, ni brocolis, ni coucher à 8 heures, ni devoirs à faire. Tu terras, tu ne le regretteras pas. Jean-Brutus partit aussitôt. Après trente secondes de voyage (délai moyen d’un déplacement extraterrestre en 2175), une maman électronique arriva vers lui en souriant, et prit son manteau et son bonnet.
— Donne-moi ton manteau Je suis fière de toi, mon chéri. Tu es superbe, tu as bonne mine. Comme je suis heureuse.
Elle lui avait préparé son goûter : du Nutella au Nutella farci de Nutella, et un bon chocolat chaud avec sept sucres dedans. Jean-Brutus était très satisfait. Surtout quand sa nouvelle maman alluma, pendant qu il grignotait, trois télés en même temps, deux consoles de jeux et un ordinateur portable. Enfin, quand il réclama à boire, elle lui donna du Coca-Cola AVEC caféine. Jean-Brutus s’affala sur le canapé, avec ses baskets sales, sans un merci, mais en faisant un gros rototo a cause du Coca-Cola.
— Merci, mon grand, je sais fière de toi, fit la maman à puce, en courant dans la cuisine pour préparer le dîner : un gratin au Nutella farci de fraises Tagada.
Tous les jours, la vie sur l’astéroïde 2024 réservait à Jean-Brutus des surprises agréables. Certes, l’école existait toujours, mais on y distribuait des bonbons, esquimaux, caramels, chocolats glacés, et jamais de punitions. Jean-Brutus n’était pas pressé de ré-atterrir, tu peux me croire.
Tous les jours, lorsqu’il rentrait de l’école, sa maman à puce lui faisait des bisous, toujours les mêmes (un sur le front, deux sur les joues), allumait les trois télévisions, les deux consoles de jeux, l’ordinateur portable, et se rendait illico dans la cuisine pour préparer le gratin au Nutella farci de Nutella. Quand il rapportait une mauvaise note en dictée, elle avait toujours le sourire aux lèvres.
— Tout est parfait ! disait-elle. Je suis fière de toi, mon chéri ! Va donc regarder les télés.
Les enfants de l’astéroïde 2024 n’avaient plus que des zéros pointés, et même pire encore. Les professeurs distribuaient maintenant des moins 2, moins 3, moins 10. Mais comme c’étaient des professeurs à puce, ils continuaient à féliciter leurs élèves :
— Bravo ! Léopold, 3, c’est absolument parfait. Je voudrais voir ta maman pour lui proposer que tu sautes une classe.
Jean-Brutus ne fit donc plus aucun effort. Un jour, il rentra à la maison escorté par un policier à puce (il avait volé trente-trois disques dans un magasin, et quarante kilos de bonbons). Jean-Brutus pensa que sa maman allait le renvoyer. Mais elle sauta en l’air.
— Je te félicite. Bravo, mon trésor. Je suis si fière de toi ! Et un autre jour, quand Jean-Brutus rentra de l’école, son blouson déchiré et sans chaussures, les deux yeux au beurre noir, parce qu’il s’était fait racketter par un plus grand, elle le regarda, les yeux agrandis par la fierté.
— C’est génial ! Comme je suis fière. Tu es superbe.
Et elle partit dans la cuisine pour préparer des choux à la crème.
Les enfants, qui s’apercevaient tous que rien ne changeait rien à rien, n’allaient plus à l’école et ne faisaient plus rien. Quand sa chambre était mal rangée, ce qui arrivait bien sûr très souvent, Jean-Brutus suivait les instructions de Cartapus : il envoyait un coup de pied aux fesses de sa maman à puce, ce qui déclenchait le programme « nettoyage ».
— Merci, mon chou, disait alors la maman électronique. Va regarder la télé pendant que je range ta chambre, je t’en prie. Ne te gêne pas pour moi.
Un soir, Jean-Brutus rentra à minuit à la maison après avoir fait cent trente-six flippers de suite.
— Tu es en retard, mon chou, dit-elle. Mais je suis fière de toi Veux-tu encore regarder les trois télés ou te coucher tout de suite ?
Jean-Brutus fronça les sourcils : ainsi, elle ne s’était même pas inquiétée pour lui ? Sa vraie maman, elle, l’aurait terriblement disputé, et puis il aurait promis de ne jamais recommencer. Il se coucha avec un léger malaise au fond du cœur.
Très vite, le malaise s’accentua. Jean-Brutus avait une indigestion de frites, bonbons, Nutella et petits choux à la crème. Un jour de grand malaise, il composa le code secret, et aussitôt Cartapus se présenta devant lui.
— J’en ai assez, dit Jean-Brutus. Je suis dégoûté, je ne veux plus avaler une demi-cuillère de Nutella.
Le savant Grammaticus se gratta la tête : il n’avait pas du tout prévu les cas d’indigestion, mais opéra en urgence la maman à puce afin qu elle change de recette.
Le soir même, Jean-Brutus vit sa maman à puce se diriger vers la cuisine et sortir tous les ingrédients les uns à, la suite des autres. Les biscuits, le maïs, le blé, le saucisson, la mozzarella, les yaourts, le poivre, le sel, les coquetiers, le liquide pour lave-vaisselle, la serpillière… Tout en disant :
— Miam, nous allons faire un bon gratin. Tu vas voir, mon chéri, tu vas te régaler.
Elle éplucha les murs, arracha les lattes de parquet, qu’elle découpa en petits dés. Enfin, elle courut vers Jean-Brutus, afin de le mettre aussi dans le gratin ! Jean-Brutus s’enfuit chez son copain Marius où la maman à puce l’accueillit :
— Tu as fugué ? Je suis fière de toi. Installe-toi devant les trois télés, je te sers ton Nutella.
Grammaticus Cartapus s’arrachait les cheveux dans son laboratoire : pourquoi les choses n’allaient-elles pas comme elles devaient aller ? Pourquoi les enfants n’étaient-ils pas heureux ? Pourquoi étaient-ils en si mauvaise santé ? Son régime ne semblait pas contenir aux petits Terriens. A force de ne manger que du sucre, leur visage était devenu tout rond, tout blanc, sans muscle ; et leurs dents devenaient toutes noires. C’était comme s’ils étaient tombés dans un bain amollissant. Il consulta son écran de contrôle : les rêves des enfants avaient changé. Ils voulaient maintenant des haricots verts, de la viande, du poisson cuit à l’eau, du calcium et des protéines. Ils voulaient se coucher tôt et se brosser les dents « trois minutes au moins », soir et matin !
Cartapus déclencha la sirène spéciale et réunit toutes les mamans, afin de les opérer en urgence. Quand elles se réveillèrent, elles se prosternèrent à ses pieds.
— Nous sommes fières de toi, Cartapus, nous sommes si fières, dirent-elles d’une seule voix. Nous allons maintenant préparer des gratins plus variés.
Et les mamans se mirent à éplucher et découper en rondelles tout ce qui leur passait par la main. Il fallait voir l’état de la planète, réduite en bouillie, cassé en mille morceaux.
Un jour, l’une des mamans arriva dans le laboratoire avec son éplucheur électrique. Après quelques heures de travail, elle tomba sur la carte à puce qui régissait l’astéroïde. Boum ! Dans le ciel, dans l’univers entier, on entendit alors de délicieuses voix de synthèse, qui disaient : « C’est vraiment génial », « Merci, trésor », « Qu’est-ce que je suis contente ! », « Veux-tu encore du Nutella avant de dormir ? ». Et toutes ces jolies phrases que les enfants avaient adorées pendant quelques mois. Enfin, la planète explosa totalement : un véritable feu d’artifice à puces !
Les enfants retombèrent sur Terre, sautèrent dans les bras de leur vraie maman, en goûtant les câlins qui ne ressemblaient à aucun autre, leurs bisous qui n étaient pas forcément un sur le front et deux sur les joues, mais parfois sur les cheveux et sur le nez. On entendit alors :
— Maman, gronde-moi quand j’ai une mauvaise note !
— Prépare-moi des haricots verts. Et de la salade !
— J ai mal aux dents ! Donne-moi ma brosse à dents !
— Je veux me coucher tôt !
Tous les enfants de l’astéroïde 2024 réclamaient maintenant des règles, donc des punitions, des félicitations sincères, un peu de bonbons mais pas trop. On ne pouvait plus passer ses journées à ne manger que du chocolat et des tartines, à jouer au Baby-foot, au flipper ou à la game-boy sans rien faire d’autre. Car le chocolat semble encore meilleur, si on le mange après les haricots verts ou le fromage. C’est ainsi que les mamans à puce disparurent définitivement et que les vraies mamans reprirent du service.
Les vraies ? Tu sais bien, ce sont celles qui sont douces et sévères avec leur regard qui gronde ou qui sourit, leurs petites phrases : « Tu vas voir ce que tu vas voir », « Si tu continues, tu vas en pension », et « Tu auras ces bonbons APRÈS avoir mangé ton gratin aux courgettes, et pas avant »… Et c’est ainsi que les caprices du soir et les crises de nerfs, les enfants désobéissants et les mamans sévères continuèrent encore pendant de très longs siècles ci exister. Et ça n’était pas si mal que ça, après tout…
Tu te demandes ce qu est devenu Cartapus ? Eh bien, il est redescendu lui aussi sur Terre et s’est reconverti dans la création de jeux vidéo, là où les rêves restent des rêves… Et il a décidé de ne plus jamais toucher aux machines humaines…
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