La révolte du petit reflet de Lola
juillet 4, 2007 at 1:40 | In contes, enfants, famille, histoires, psychologie | Leave a CommentLe meilleur ami de Lola ne s’appelait ni Pierre, ni Alban, ni Clément. Il était à la fois muet et trop bavard, à la fois gentil et vachard. C’était… le miroir ! Car Lola passait le plus clair de son temps à se contempler. Ça n’est pas qu’elle se trouvait jolie, oh non. Si on le lui avait demandé, elle aurait répondu qu’elle ne se trouvait ni jolie ni moche, mais elle jouait à se regarder et à s’examiner. Parfois, elle se souriait. Parfois, elle fronçait le nez et s’adressait même des grimaces de sorcière pleine de verrues.
Le miroir était parfois son ami, et parfois son ennemi. Il lui arrivait de se trouver trop grosse, avec son petit bidon qui débordait de son jean, et ses bonnes grosses joues, surtout le jour où, en cours de gym, le grand Nicolas lui avait dit :
— Hé, la grosse, tu devrais te mettre au régime !
Et parfois elle se trouvait jolie, surtout quand on lui disait :
— Avec ces beaux yeux-là, tu vas en faire, des conquêtes !
Était-elle jolie, était-elle moche ? En fait, elle n’en savait rien. Elle regardait son nez, le jugeait épaté, et ses genoux, un peu en dedans. Elle se retournait.
— Suis-je plus jolie de dos ou de face ?
Rien ne lui échappait. Elle savait par cœur que son plus beau profil était le droit. Que, avec cette jupe ou ce pantalon, on voyait moins son bidon mais plus ses mollets ronds. Et elle s’interrogeait :
— Si je pince mon nez toutes les nuits, avec une pince à linge, peut-être sera-t-il plus fin ?
Pendant ses examens approfondis devant le miroir, elle entendait, de loin, la voix de maman :
— Que fais-tu, Lola ? As-tu fini tes devoirs ?
Et elle soupirait :
— Arrête donc de te contempler toute la sainte journée !
Un jour, alors que Lola tournait, souriait, maugréait, faisait des mines, relevait ses cheveux d’une main, pinçait son nez de l’autre, voilà que soudain, incroyable… Elle ne vit plus rien dans le miroir ! Rien du tout ! Elle écarquilla les yeux, regarda derrière elle, palpa ses bras, ses épaules pour voir si elle existait toujours… Et soudain, elle entendit un énorme soupir !
Quand elle se retourna, devine qui elle vit, derrière elle…
Son petit reflet, les mains sur les hanches, l’observait d’un air furax !
— J’en ai assez ! cria le reflet. As-sez ! Tu m’entends ! Ça fait des mois que ça dure. Des mois que tu n’arrêtes pas de ME regarder dans le miroir.
Lola ouvrit ses yeux comme des soucoupes.
Elle était médusée, plus qu’étonnée. Que peut-on répondre à un bonhomme de reflet aussi impoli ?
Le petit reflet continuait :
— Pour qui te prends-tu, à la fin ? Tu n’es jamais contente… Tu crois que c’est gentil ? Je fais tout ce que je peux pour toi !
— Mais… ça n’est pas contre toi, répondit Lola. C’est que parfois, je ne me trouve pas… Pas très… Pas très à mon goût, voilà !
Le petit reflet pointa un doigt accusateur.
— C’est ce que TOI, tu penses ! Songes-tu seulement aux autres ? Tu te fiches comme de ton premier sourire de ce qu’ils pensent, eux ! Tu m’emprisonnes, avec ton regard, tu me juges… Je ne suis jamais assez joli pour toi ! De quoi je me mêle, à la fin ? pestait le reflet, visiblement en colère.
— Pardon, pardon, murmurait Lola.
— Je voulais rester à ma place, mais aujourd’hui, trop c’est trop. Ça fait trois quarts d’heure que tu m’examines. Alors je suis sorti de mes gonds.
Et il continuait à bougonner :
— C’est toujours comme ça, avec les filles. Au début, quand elles sont petites, tout se passe bien, elles font confiance. Et puis, quand elles grandissent, voilà qu’elles doutent de nous. Elles se trouvent moins jolies, trop dodues, avec un nez en patate, et patati et patata !
— C’est que… Je voudrais tant… me voir comme les autres me voient, chuchota Lola, toute gênée.
Le petit reflet, brutalement calmé, sourit.
— Jamais tu ne pourras te voir comme les autres te voient ! Ton regard est dur, sévère, alors que, pour eux, tu es une fille jolie et sympa. Alors, arrête de te faire du mal, tu veux ? Tes yeux sont si sévères qu’ils te déforment totalement. Je suis sûr que tu me vois avec un énorme ventre, des oreilles décollées et un nez comme un concombre. Alors que c’est faux !
Lola hocha la tête en souriant. Il avait peut-être raison, ce satané reflet ! Sans doute était-elle beaucoup trop dure avec elle-même…
— Écoute, chuchota le petit reflet. Je vais rentrer maintenant dans le miroir.
Et il pointa son index vers la fillette.
— Mais, en attendant, laisse-moi te dire quelque chose. Tu peux te regarder un peu, chaque matin. Pour te coiffer, t’habiller. Mais évite de passer des heures à ME juger et à ME dévisager sous toutes les coutures. Et il rougit :
— Ça me gêne, à la fin…
Lola, médusée, retourna au salon.
— Ça va, ma chérie ?
— Oui, maman, murmura Lola, en pensant : « Il a raison, ce reflet… Il y a d’autres choses à faire, que se contempler toute la sainte journée. »
La cuisine embaumait le bon chocolat chaud. Avait-elle rêvé ou non ? Difficile de le savoir. Mais tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle allait s’offrir un bon gros goûter, et un bon livre, sans penser à rien d’autre, et surtout pas à elle-même.
Dès ce jour, Lola abandonna ses longues séances de contemplation, car elle avait compris que le petit reflet du miroir ne lui appartenait pas totalement. De temps en temps, bien sûr, il lui arrivait de retourner devant le miroir, surtout quand elle venait d’acheter une jupe ou un pantalon tout neufs, mais elle le faisait en cinq minutes, car elle avait toujours peur soudain de voir sortir un petit reflet furibard.
Lola se sentait beaucoup plus jolie, elle n’avait plus le nez collé sur son nombril, elle faisait confiance à son copain le reflet !
« Décidément, pensa-t-elle un matin en jetant un bref coup d’œil dans son miroir, on vit beaucoup mieux avec soi, quand on se regarde de loin. »
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