Le grand voyage dans la nuit
juillet 4, 2007 at 1:41 | In contes, enfants, famille, histoires, peur, psychologie | Leave a Comment— Allons, Thalie, au lit !
« Oh, nooon, pensa Thalie. Pas ça ! »
La nuit tombait, et Thalie, la petite fille aux couettes de bientôt sept ans, sentait son coeur faire des bonds. Comme tous les soirs, l’inquiétude, le doute s’installaient au fond de son coeur comme un sang d’encre.
— J’aime pas le noir. J’aime pas le noir, j’aime pas le noir, grommelait Thalie qui, tous les soirs, réclamait un grand verre de lait blanc, dormait dans des draps tout blancs entourée de peluches toutes blanches, avec des veilleuses toutes jaunes. Et, pendant que la nuit tombait, Thalie, les yeux grands ouverts, le coeur plein de sang d’encre, passait une nuit… toute blanche, comme pour faire la guerre au noir.
Et Thalie pensait : « Que se passe-t-il, la nuit, pendant que je dors ? Et si un jour, tout s’arrêtait ? Si mon coeur s’arrêtait de battre, que la Terre décidait de s’enfoncer dans les mers et que tout se mettait à s’enfoncer plus bas que terre ? » Quand Thalie fermait les yeux, elle percevait ce mouvement de bascule et de vertige, tout au fond d’elle. Alors, elle les rouvrait aussitôt en pensant : « Si moi, Thalie, je garde les yeux ouverts, la Terre ne s’arrêtera pas de tourner. »
Une nuit Thalie entendit un frémissement. Un chuchotement, un froissement. Ça ressemblait à une robe de mariée toute blanche.
— Thalie, fit une voix très douce. Thalie ! Regarde-moi. Mais Thalie, ne voyait rien… Rien que du noir, le blanc de ses peluches, le blanc de ses draps, le jaune de sa veilleuse.
— Je suis là… C’est moi, la Nuit !
Thalie ouvrit grands les yeux. Un petit rire infiniment doux résonna à ses oreilles.
— Je suis la Nuit ! Je suis là pour t’emmener faire un petit voyage. Veux-tu que nous visitions ensemble le monde de la Nuit ?
Thalie, émerveillée et apeurée à la fois, laissa la Nuit l’envelopper dans ses bras tout chauds, son corps s’alourdit. Ses paupières se fermèrent sur ses yeux, et elle décolla à six mille pieds au-dessus de la Terre ! C’était une impression très étrange, car tout en restant dans son lit, elle s’élevait dans les airs, sur le grand tapis volant de la Nuit.
Comme la Terre était belle, sereine, vue de très haut ! Elle était lumineuse et joyeuse comme une boule de sapin de Noël. Dans le ciel noir, Thalie croisa un petit marchand de sable, qui jetait ses grains magiques à pleines poignées en criant :
— Et hop là ! Un de plus au dodo ! Et allez hop ! Le petit Martin, au lit ! Et hop ! La petite Hélène !
Quand elle le croisa, Thalie l’observa attentivement. Le marchand regarda Thalie les yeux brillants, en brandissant son petit poing d’un air interrogatif.
— Non, merci, dit la Nuit. Nous sommes en simple visite, ce soir. Ce soir, Thalie ne dormira pas.
— OK, dit le petit marchand de sable, qui continua sa besogne : « Et hop là ! Oh la hop ! »
Et toutes les deux s’enfoncèrent encore plus profondément dans le noir. Dans le fond du fond du ciel, une grande boule jaune tricotait en bâillant une longue écharpe de nuit. À côté d’elle, les petites étoiles gambadaient et faisaient des sauts, en riant.
— Un peu de silence ! grommela la Lune. C’est la nuit sur Terre tout de même ! Un peu de respect pour ceux qui dorment !
— Cette Lune ressemble à ma grand-mère, pensa Thalie, qui se dit aussi que la nuit était pleine de bruits, pleine de couleurs !
Elle vit un avion, puis un train, une étoile filante, un petit hélicoptère de nuit, un petit Martien qui prenait un bain de lune en remuant ses longs orteils verts caoutchouteux. Sur un astéroïde, un savant peignait sa barbe blanche longue de trois kilomètres en soupirant, un mouton regardait une rose en souriant, et des petits hommes bleus se rendaient à l’école.
— Tu vois tout ce qui se passe, pendant que tu dors. La vie continue, mais c’est une autre vie, lui dit la Nuit.
Puis ils se rapprochèrent de la Terre, qui ressemblait maintenant à une énorme boule ronronnante. Elle respirait doucement dans son sommeil, bien accrochée dans le ciel.
Soudain, un bon milliard de réveils se mirent à sonner en même temps. Thalie sursauta.
— Oh, ce sont juste les boulangers qui se réveillent pour aller faire les pains au chocolat et les baguettes de pain et les bonbons pour les enfants.
Et, en s’approchant encore, des centaines et des centaines d’enfants endormis, des centaines et des centaines de parents endormis, un grand sourire sur le visage. Comme ils avaient l’air tranquille, heureux…
— Leur cœur continue à battre, c’est pourquoi le drap se soulève. Le sang dans leur corps, circule toujours, même leurs yeux bougent sous les paupières, mais ils sont dans le monde des rêves. Rien ne s’arrête, tout continue.
Et la Nuit regarda Thalie droit dans les yeux.
— Sais-tu que je ne dors que d’un œil ? La vie ne s’arrête pas pendant le sommeil, tout le monde continue à respirer. D’ailleurs, chuchota la Nuit, si tu tends bien l’oreille quand tu es dans ton lit, tu peux entendre le ronronnement de la Nuit. Et même le murmure de la Terre…
De retour de son voyage, Thalie se retrouva dans son petit lit plein de sommeil. Comme c’était bon de penser à tous ceux qui se reposaient, et aussi à ceux qui travaillaient la nuit, tranquillement, gentiment, pour que le monde avance…
Bientôt, la nuit fut si agréable à Thalie, qu’elle refusa sa petite veilleuse et ses draps fluo, et tout ce qui fait les nuits blanches.
— Je veux dormir dans le noir. Le noir complet, dit-elle avec exigence.
Sa maman la regarda avec de grands yeux ronds, très étonnés, en se demandant ce qui s’était passé, et pourquoi Thalie avait autant grandi.
Thalie, de son côté, se demanda longtemps aussi si elle avait rêvé ce voyage avec la Nuit, ou s’il avait bien eu lieu. Jusqu’au jour où elle ne se posa plus la question. Car ce qui comptait, à présent, c’est qu’elle adorait dormir…
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