Le petit roi Ego Ier

juillet 4, 2007 at 1:44 | In contes, enfants, famille, histoires, psychologie | Leave a Comment

Ego Ier avait beau n’avoir que huit ans et être haut comme trois pommes, on ne voyait que lui dans le royaume. Il faut dire qu’il avait fait poser des miroirs partout : dans le salon, dans la chambre, dans la salle de jeux, dans les toilettes, dans les cagibis, les greniers. À force de ne vivre qu’avec son image, Ego Ier ne prêtait attention qu’à ses propres désirs. Il inventait des lois rien que pour servir ses intérêts. Comme il aimait beaucoup les chewing-gums, les car-en-sac et les roudoudous, il avait édicté une loi selon laquelle les bonbons étaient la propriété exclusive du royaume. Chaque semaine, les enfants devaient les apporter en sacrifice devant le pont-levis. Et tous les mois, les ministres condamnaient à mort ceux qui osaient garder malabars et roudoudous chez eux.
D’habitude, les lois sont équitables, ce qui signifie qu’elles doivent rendre heureux tout le monde. Mais chez Ego Ier, c’était tout le contraire : les lois ne servaient qu’à son intérêt particulier. C’est pourquoi elles étaient franchement bizarres. Dans les transports en commun, aucune place n’était affectée aux handicapés et aux invalides de guerre. Il n’y avait que des sièges réservés « aux petits rois de moins d’un mètre soixante et de trente-cinq kilos ». Donc, tout le monde restait debout, même pendant les heures de pointe, de crainte de rencontrer un représentant du roi qui ne vous fît décapiter. Au cinéma, on pouvait s’asseoir dans la première et la dernière rangées, toutes les autres étaient systématiquement réservées pour le petit roi, son garde du corps, ses amis. Pourtant, Ego Ier ne venait jamais, car il n’avait plus d’amis.
Après quelques années de règne, il n’y eut plus un seul habitant dans le royaume. Tous les enfants étaient partis, les poches pleines de bonbons. Comment peut-on vouloir rester avec un roi qui ne s’intéresse qu’à son propre bonheur et pas à celui des autres ? Le roi Ego Ier resta tout seul dans son royaume, sans savoir qu’il était tout seul. Depuis des semaines, les ministres du roi se ruinaient en bonbons, malabars et car-en-sac, pour continuer à lui faire croire que les collectes avaient toujours lieu !
Un matin, en consultant son calendrier royal, Ego Ier s’aperçut qu’il allait bientôt avoir neuf ans et qu’il avait furieusement envie de donner une fête avec des enfants de son âge. On lui remit un million de cartons d’invitation, sur lesquels il fit imprimer : « Le petit roi Ego Ier a l’immense honneur de vous inviter à fêter ses neuf ans, samedi 17 juin, entre 14 heures et 20 heures. » Et, après avoir réfléchi, il ajouta : « Tout individu entre cinq et dix-sept ans doit se présenter devant les portes du royaume sous peine d’être décapité. »
Évidemment, personne ne se présenta, puisqu’il n’y avait plus d’enfants. Les ministres tremblaient comme des feuilles, craignant que le petit roi ne s’aperçoive qu’ils lui avaient menti depuis des semaines ! Le jour de l’anniversaire, on ramassa quelques vieux clochards dans la rue, on les pomponna, les baigna, les vêtit de propre, pour faire croire au roi que c’étaient des enfants.
Quand il a tout découvert, le petit roi Ego Ier, furieux, hurla :
― Je punis de mort tous ceux qui osent tricher avec moi !
On décapita donc tous les clochards, qui dormaient du sommeil du juste. Et le roi Ego Ier resta là, à bougonner devant ses miroirs, que les gens étaient bien malpolis, goinfres, intéressés, égoïstes, et qu’il était bien seul.
― Il y a quelque chose de pourri au royaume d’Ego Ier, maugréa-t-il.
Il était si seul, enfermé dans sa prison dorée, qu’il décida de sortir sans sa garde. Quand il se promena dans le jardin, les roses se fanèrent aussitôt, le soleil se coucha. Après quelques longs kilomètres dans son jardin, Ego Ier croisa le jardinier, qui était sourd comme un pot et un peu fou de la tête, de telle sorte qu’il ne reconnut pas le roi.
― Ho là, hurla Ego Ier. Brave homme, j’ai perdu mon chemin. Peux-tu m’indiquer où je puis trouver refuge pour la nuit ? Un bon royaume, avec un roi sympa ?
Le jardinier lui indiqua le royaume d’en face.
― Allez donc dans cette bonne maison où vit un bon roi, doux et généreux, qui cherche à rendre heureux les autres. Et il chuchota :
― Partez vite d’ici, où vit l’insupportable Ego Ier, égoïste à en crever. Il a bien de la chance de ne pas s’être fait décapiter par ses sujets. Ah ça, oui !
Pour remercier le jardinier de sa franchise, Ego Ier lui laissa la vie sauve et se précipita dans le royaume d’en face.
Là-bas, il apprit un certain nombre de lois : on ne doit pas gribouiller sur les murs de la ville, on ne doit pas mentir, ni frapper les autres, ni leur manquer de respect. De temps en temps, il fallait donner de l’argent, non pas pour le roi, bien sûr, mais pour pouvoir fabriquer de grandes choses, des hôpitaux, des écoles, des crèches et des tas de bâtiments utiles. On appelait cela les impôts. Ego Ier en était époustouflé. Comme ces lois étaient bien faites ! Il décida d’apprendre son métier de roi en vivant ici, au milieu des autres. C’était si bon de voir de bonnes têtes, bien souriantes, et pas décapitées pour un sou. « Bientôt, pensa Ego Ier, quand je serai guéri de mon insupportable égoïsme, car il faut bien appeler les choses par leur nom, je reviendrai dans mon royaume, et j’écrirai rien que des bonnes lois, bonnes pour tous ! »
Il tint parole : quand il devint un grand roi, et non pas un ridicule roitelet haut comme trois pommes, il édicta des règles dignes de ce nom, et non plus de ridicules petites crottes de lois qui n’intéressaient que lui. Il développa un grand royaume, fit de grandes choses. Et tout le monde fut si heureux, chez lui, que personne ne pensa plus jamais à partir.

Pas encore de commentaires »

Flux RSS des commentaires de cet article. URI de Trackback

Laisser un commentaire

XHTML: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <pre> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Publié sur WordPress. | Theme: Pool by Borja Fernandez.
Entries and comments feeds.