Le petit prince tyrannique
juillet 7, 2007 at 12:45 | In contes, enfants, famille, histoires, parents, psychologie, pédagogie | Leave a CommentDans un royaume très loin d’ici, une reine se désespérait de n’avoir pas de bébé.
– Il nous en faut un ! Il nous en faut absolument un, gémissait le roi. À qui retiendra le superbe royaume que m’a légué mon papa, lequel le tenait de son papa et ainsi de suite jusqu’au début de la création du premier papa sur la Terre ? À qui donnerai-je ma couronne, une fois que mes os seront vieux et cassants, que je serai bien chenu et tout perclus de rhumatismes ?
– Quel tableau horrible de la vieillesse vous me dessinez là, mon ami ! s’exclama la reine, qui n’avait pas non plus envie de vieillir sans enfant. N’empêche, vous avez raison : il nous faut un bébé.
La reine consulta tous les manuels, tous les docteurs les plus puissants et les plus avisés. Enfin, grâce à l’un d’eux, un bébé commença à bouger dans son ventre, puis, tranquillement, à naître dans de beaux draps.
– Attention ! les prévint le docteur. Ce petit prince est votre trésor, mais ne lui montrez pas trop. N’en faites pas trop vite un petit roi !
Pourtant, le médecin avait à peine tourné les talons que déjà, dans le royaume, la reine attrapa le petit prince et lui fit gouzi-gouzi.
– Tu es mon petit roi, mon seul roi, tes désirs seront des ordres !
Cette phrase ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd…
On plaça sous globe cet enfant infiniment précieux et, chaque matin, une servante diplômée lui apportait des biberons de lait d’ânesse, du miel d’abeilles les plus rares. Il dormait sur un matelas de pétales de roses récoltées en Abyssinie à 5 heures du matin, dans des draps cousus au point d’or, et pour le servir, une demi-douzaine de servantes couraient d’un endroit à un autre du royaume et dormaient à ses pieds. Il était protégé de tout : de la moindre brise, du moindre souffle, du plus petit nuage… Pour le réchauffer, on avait construit un soleil artificiel, qui ne brûlait pas la peau, mais fournissait de la vitamine D. C’est ainsi qu’il grandit tranquillement, en silence, et tyranniquement, car ses désirs étaient des ordres, et ça n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd.
Le jour de ses sept ans, il parut raisonnable de sortir de son globe de verre cet enfant chéri.
– Petit bichounou, tu es un grand, maintenant !
– Je ne suis pas un bichounou, répondit le petit prince avec dédain. Et si vous voulez m’embrasser, je vous autorise à me baiser les pieds, un point c’est tout.
Puis il harangua ainsi le roi son père :
– Hep, vieux roi chenu, passe-moi ta couronne !
Le vieux roi lui remit sa couronne sans mot dire, ça il n’avait jamais dit « non » au petit prince, ni à un jour, ni à trois mois. Comment donc lui interdire quelque chose à sept ans ? Et c’est ainsi que le petit prince se transforma en roi. Un roi tyrannique de sept ans et des poussières. Il fit couper tous les arbres parce qu’il avait reçu une prune sur la tête, il fit égorger les pinsons un à un, parce qu’ils chantaient trop tôt le matin, il fit enfermer la reine sa mère au 749e étage du plus haut des donjons, parce qu’elle avait osé lui demander de faire ses devoirs de roi. C’est ce qui se passe, parfois, quand on a été élevé sous globe.
Le pire, c’est que, en dépit de ses caprices, il montrait un visage malheureux en criant :
– Je suis seul !! Je suis triste !! Personne ne m’aime !!
Quand il vit cette succession de bêtises, une violente colère saisit le vieux roi déplumé et sans couronne. Une colère semblable à une mer démontée.
– Veux-tu bien venir ici, chenapan ! gronda-t-il d’une grosse voix. Qui m’a donné un gamin aussi mal élevé !
Ce qui était un vrai chapelet de gros mots pour un roi aussi bien éduqué que ce vieil homme. Il dit aussi :
– Viens ici, que je te donne une torgnole, une baffe, une bonne fessée ! Tu n’as pas été suffisamment rossé, dans ta vie !
La reine, bien qu’enfermée au 749e étage, entendit les éclats de voix et s’épanouit dans son donjon.
« Nous serons condamnés à mort, pensait-elle. Nous serons jetés du haut du donjon. »
Ça n’est pas du tout ce qui se passa. Très sagement, le petit roi rendit sa couronne à son père en murmurant :
– Pardon, papa.
Le vieux roi reprit sa couronne, son trône, et le pouvoir. Il libéra sa femme et lui dit :
– Quand on abandonne trop tôt sa couronne à un petit prince, on en fait un insupportable tyran. Le docteur nous l’avait bien dit, mon amie !
Et la vie reprit comme avant. Avec un petit peu plus d’ordre, néanmoins, plus de civilité. Le plus heureux ?
C’était le petit prince ! Avec son papa, il apprit à jouer aux billes et à rire des blagues de carambar.
« Ah, se disait-il. Il est bon d’être un enfant, de ne penser à rien de trop sérieux et de passer son temps à jouer. »
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