Le singe Bobo qui n’était pas si bête

septembre 3, 2007 at 10:49 | In animaux, contes, enfants, histoires, peurs, psychologie, pédagogie, école | Commentaires Fermés

Les Bonobos étaient de grands singes espiègles au visage intelligent et aux yeux brillants. D’ailleurs, à force d’entendre dire qu’ils étaient malins comme des singes, les Bonobos se prenaient tous pour des ingénieurs surdoués. Tous, sauf Bobo. Bobo était un peu plus petit que les autres, il baissait la tête en marchant et il ne réussissait pas grand-chose à l’école des singes. Peut-être parce qu’il était souvent dans la lune ? Ses rêveries étaient pleines de visages ricanants et grimaçants, qui l’observaient d’un air mauvais.
Si on se moquait si souvent de lui, c’est parce que Bobo ne savait pas répondre aux questions aussi simples que : «Quel est le mode de déplacement le plus rapide dans la forêt ?» Ou bien : « Combien font deux et deux bananes ? »
Pour te dire la vérité, à force d’entendre dire qu’il était bête, et qu’il ne savait rien, Bobo était devenu incapable en tout. C’est souvent comme cela d’ailleurs. Il lisait dans les yeux des autres : « T’es bête, t’es bête ! Montre-nous comme t’es bête ! » Alors, il obéissait sagement. Et il devenait bête. S’il avait lu dans les yeux des singes un peu d’admiration, s’il y avait lu : « Oh, comme tu as l’air fort ! », il aurait puisé un peu de confiance en lui dans ces yeux-là. Et ça aurait été tout le contraire, et voilà. Tout.
Voilà ce qui se passait dans la tête de Bobo : au moment où quelqu’un lui posait une question, Bobo lisait dans les yeux des autres la moquerie, les singeries, et sa propre bêtise, tout cela l’inondait totalement, des pieds à la tête, comme une douche glacée.
En lui, il sentait une grosse montée de panique, un tremblement essentiel. Et une petite voix stridente, venue de nulle part, criait à son oreille : « T’es nul ! Tu sais rien ! T’es nul ! Tu sais rien ! » Tout se brouillait, et alors, c’était le grand vide intersidéral, qui parfois le faisait dégringoler du cocotier.
Quand il parvenait à s’accrocher devant le regard du Maître « poseur de questions », il baissait les yeux, il baissait la queue, ne répondait rien. Et alors, devant le silence de ses réponses, il fallait entendre les déferlements de rires des Bonobos tout entiers réunis : « Ha, ha, ha ! Ouaf, ouaf ouaf ! » Une armée de rires terribles, stridents, pointus, qui viennent vous percer les tympans et le cœur.
Et Bobo fuyait, de liane en liane. Son refuge, c’était tout en haut du plus vieux bananier de la savane. Ce bananier-là avait, disait-on, au moins cent dix ans. Il était si vieux, si sec, qu’il ne donnait plus une seule banane. Même ses feuilles, jaunies, abîmées, craquaient comme du papyrus. Personne ne s’intéressait plus au vieux bananier. Sauf Bobo. C’est pourquoi quand le vieux bananier entendait Bobo arriver, il se gonflait d’orgueil. Car le vieux bananier connaissait le secret du petit singe.
Quand il arrivait tout en haut du vieux bananier, Bobo retrouvait en effet ses pinceaux, ses couleurs, ses feuilles de bananier, son univers de petit peintre. Et Bobo peignait, peignait. Car Bobo avait trouvé là un moyen de faire taire cette petite voix stridente, qui résonnait à ses oreilles : « T’arrives pas ! T’es nul ! T’es archi-nul ! » Quand il dessinait, il n’entendait plus rien. Rien que le silence admiratif du vieux bananier et le vent qui, s’engouffrant dans les feuilles jaunies et craquelées du vieil arbre, chuchotait : « Beau, c’est beau ! » C’était beau, mais c’était triste. Ses toiles s’appelaient : « Jour de colère », « Typhon dévastateur », « Caca de brousse », « Angoisse dans la savane », « La multiplication des poux », « Théorie de la banane pourrie ». Tous ces tableaux existaient déjà, dans la tête de Bobo avant même qu’il ne pense à les dessiner. Et, quand il peignait, il savait exactement où il voulait arriver et exactement à quel moment il aurait terminé son tableau. Ce qui est sans doute la qualité des grands artistes !
Pendant qu’il peignait, Bobo respirait mieux ; sa poitrine s’ouvrait. Et comme il comprenait la tristesse du monde, et la vieillesse du vieux bananier ! Il avait même l’impression qu’il aurait pu voler avec les oiseaux, tant il comprenait le fonctionnement de leurs ailes. Comme cela était bon, de disparaître dans la nature ! Mais quand Bobo redescendait, les cris stridents des autres singes, tous les malins, lui lacéraient à nouveau les tympans. Et en deux secondes, il redevenait Bobo le « bêta ».
Bien sûr, Bobo n’osait pas montrer ses œuvres aux autres. Ils se seraient moqués encore plus, ils auraient ricané, et cette fois-ci, c’était certain, pensait Bobo, il en serait mort de honte.
Un jour, comme il se produisait souvent à chaque changement de saison, le vent, qui était aussi malin qu’un singe, se mit à faire des siennes. Il s’engouffra dans le vieux bananier et fit tomber, une à une, toutes les toiles de Bobo.
Bobo, qui était à l’école en train de se faire chahuter, vit ses tableaux tomber, un à un, du vieux bananier… « Angoisse de la banane pourrie », « Tristesse dans la savane »… Bobo crut qu’il allait mourir. Mourir de honte. Il attendit, les yeux fermés, les sarcasmes des autres. Mais rien ne venait. Quand il rouvrit les yeux, il vit un spectacle incroyable : tous les singes, pendus par la queue, contemplaient ses tableaux sans dire un mot. Et, dans leurs yeux, il y avait de la tristesse, ou de la rage, ou des soupirs. Tout ce que Bobo avait dessiné, et qui se reflétait dans les yeux des Bonobos.
Est-ce toi qui as peint tout cela ? demanda le Maître en hochant la tête.
Oui, répondit Bobo, qui se sentit à nouveau respirer bien fort (Car il était très fier, et il comptait bien, ce jour-là, ne donner sa fierté à personne.)
Bobo se sentait si heureux, qu’il grimpa aussitôt dans son vieux bananier pour peindre « Respiration », « Jour de bonheur », « Senteur de banane fraîche ».
Ses tableaux étaient encore plus beaux qu’avant !
Certainement parce que les autres lui avaient fait comprendre que c’était beau. Et que, cette beauté-là, il l’avait lue dans les yeux des autres, et elle l’avait inondé – comme une douche tiède d’été – « Plus on nous dit qu’on réussit, et plus on réussit, finalement », pensa Bobo, qui était loin d’être bête.
Aujourd’hui, Bobo est devenu le petit singe le plus puissant de la savane. Il réalise des portraits sur commande, et on vient de très, très loin, pour suivre ses cours de peinture. Jamais Bobo ne se moque de personne. Car il sait très bien que chacun des petits singes a une qualité en lui. Certains sont très doués à l’école, d’autres sont des as en football, certains sont faits pour décrocher des lianes et d’autres pour devenir de puissants vendeurs de bananes.
Le plus fier de tous, c’est le vieux bananier. Lui que tout le monde boudait parce qu’il ne donnait plus une seule banane, voilà qu’il s’est mis à produire les plus beaux trésors du monde ! « Vous voyez, je suis vieux, on a cru que j’étais inutile… Un peu comme Bobo. Mais j’ai bien d’autres trésors en moi… »

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