Les deux maisons
septembre 3, 2007 at 10:53 | In contes, enfants, famille, histoires, parents, peurs, psychologie, pédagogie | Leave a Comment— Alors, j’aurai ma grande chambre ? Et papa, un nouveau bureau ?
La maman de Louis émit un superbe sourire.
— C’est encore mieux que ça ! Nous allons avoir deux maisons. Une pour nous, une autre pour papa. C’est formidable, n’est-ce pas ?
Louis hocha la tête en pensant : « Les mamans sont vraiment incroyables, avec leur manie d’arranger les choses. »
— Ça sera merveilleux, fantastique, poursuivit maman, avec un immense faux sourire de clown. Toi qui voulais une chambre plus grande, tu en auras deux : une chez papa, une chez moi. Tu passeras un week-end chez papa et un autre chez moi. Tu seras notre petit roi pendant le week-end, nous ne serons là que pour toi !
Louis sentit une chape de plomb tomber sur ses épaules. Le roi ? Mais il n’avait jamais voulu être le roi.
Pourtant, Louis ne dit rien, et se dessina un grand sourire sur le visage.
— Tu es un enfant sage ! Tu prends merveilleusement bien les choses ! dit maman, qui, depuis quelques jours, mettait des points d’exclamation partout et glissait des « formidable », des « merveilleux » dans toutes ses phrases.
Dans cette effervescence de gaieté, cette montagne de faux sourires et d’hypocrisie, chacun prépara ses cartons. Le papa de Louis emballa ses affaires, en adressant une série de clins d’œil à son fils.
— Tu as l’air content, papa, dit Louis.
— Oui, tu verras, ça sera formidable, dit papa, la voix brisée.
Par chance, on trouva deux petites maisons, pas très éloignées l’une de l’autre, une maison jaune, une maison bleue, ça changeait de la maison verte. Le jour où Louis partit voir son papa dans la maison bleue, sa maman lui tendit son petit sac, avec ses petites affaires bleues de week-end. Et quand Louis demandait quand, oui, quand, ils retourneraient tous dans la maison verte, maman détournait le regard mais pas le sourire.
— Oh, bientôt ! bientôt ! disait-elle joyeusement. Ne t’inquiète pas, mon chéri.
Car, parfois, les grandes personnes veulent protéger les enfants et leur racontent des histoires de contes de fées. Elle n’osait pas dire que la vie d’avant était bel et bien terminée, et que la maison verte était fermée à jamais.
La vie s’organisa dans les deux maisons, et entre les maisons. Louis avait sa petite brosse à dents bleue, sa brosse à dents jaune. Il avait des chaussettes bleues d’un côté, des chaussettes jaunes de l’autre, ses livres bleus, ses livres jaunes. Tout était bien séparé : les couleurs, les souvenirs, les parents. Avant il n’y avait qu’une seule couleur, maintenant il y en avait deux. Pour la première fois, Louis comprenait le cycle du temps, le passé, le présent, le futur. Il y avait l’avant, il y avait l’après. Rien ne durait, et rien ne se mélangeait.
Quand sa maman l’accompagnait, elle le laissait à la porte de la maison bleue, en l’embrassant bien fort. Papa ne montait jamais non plus dans la maison jaune, il laissait Louis descendre de voiture en lui disant : « Je suis pressé, je dois y aller. »
Pourtant, chacun posait des questions sur l’autre.
— Comment va ta mère ? demandait papa.
— Ton papa n’a pas trop maigri ? demandait maman.
Et Louis répondait sagement :
— Oh, maman va merveilleusement bien.
— Papa est dans une forme fantastique.
On a beau être un enfant « sage », en apparence, on peut être très désordonné à l’intérieur. À l’intérieur, on peut hurler, vociférer, crier que la vie est nulle, et que les parents exagèrent. Pas facile, d’avoir deux maisons !
Louis se perdait régulièrement dans les couloirs. Dans la maison bleue, il cherchait sa chambre jaune, et quand il se levait en pleine nuit dans la maison jaune, il se dirigeait vers la cuisine au lieu d’aller aux W.-C. Il allait chercher une baguette de pain chez le boucher, et demandait des yaourts au marchand de jouets. Un jour, à l’école, il arriva avec une chaussure bleue et une chaussure jaune. Un autre jour, pour le cours de gymnastique, il enfila sa tenue de clown à la place de son survêtement de sports.
— Comme tu es dans la lune, soupira la maîtresse. Alors qu’il était dans le noir.
Le jour de la fête des Mères, il arriva avec un rasoir électrique, et il donna à son papa, pour Noël, une jolie paire de boucles d’oreilles en forme de cœur. « Louis est dans une phase de grande distraction », avait écrit la maîtresse sur le bulletin scolaire. Mais Louis n’était pas dans la distraction, ni dans le bleu, ni dans le jaune, mais dans le vert le plus total ! Car il pensait toujours à la promesse de sa maman :
— Bientôt nous retournerons dans la maison verte…
Mais quand ?
Et puis un jour, par le plus grand des hasards, son papa et sa maman se retrouvèrent dans la rue. Avec lui, Louis, au milieu. Ils devinrent tout rouge écrevisse.
— Oh, mais que fais-tu là ? demanda maman.
— Et toi, que fais-tu là ? demanda papa.
— Je me promène.
— Moi aussi.
(C’était une conversation fort intéressante.)
— Et si on allait au restaurant, tous les trois ? demanda papa, l’air badin.
Louis n’osa pas montrer sa joie, mais à l’intérieur, ça sautillait, ça bondissait ! Les parents se raccommodaient, et les couleurs se mélangeaient à nouveau ! Et, au dessert, devant la glace à la pistache toute verte, il prit un air badin :
— Alors… C’est ce soir que l’on retourne dans la maison verte ?
Maman regarda le fond de son verre, avec une grande application.
— Mon Louis, nous allons t’expliquer…, dit maman.
Ils racontèrent à leur petit garçon qu’ils ne revivraient jamais ensemble, jamais, jamais. Maman ne souriait plus de son faux sourire de clown, et ne dit plus du tout ni fantastique, ni merveilleux. Louis pleura, tempêta, trépigna, et les traita de menteurs. Parfois, pour les grandes personnes, ça n’est pas facile de se résoudre à dire la vérité, quand elle est difficile. Mais il le faut ! Et il se sentit mieux. Au fond de lui, pour la première fois, les choses étaient claires : le jaune et le bleu ne feraient jamais plus du vert, et resteraient toujours de la même couleur. La maison verte resterait verte, dans son souvenir. Quand les choses furent bien claires, et quand le temps eut passé, Louis ne mélangea plus ni ses chaussettes, ni ses paquets-cadeaux, ni ses brosses à dent ou ses pantalons de gym. Il y avait la vie d’avant – la vie en vert – et la vie de maintenant.
Souvent, le soir, Louis demandait à sa maman une histoire de « la maison verte », et ça le rendait très heureux, car c’était une très belle histoire.
— Moi plus tard, disait-il à sa maman, je vivrai dans une maison toute verte, vert comme l’espoir. Jamais il n’y aura de séparation, jamais. Une seule couleur, pour toute la vie.
— Tu as bien raison, je le souhaite pour toi, répondait sa maman. Je suis sûre que toi, tu réussiras.
Et elle lui caressait les cheveux longtemps, dans le noir, pendant que Louis s’endormait… À la lueur de la veilleuse verte.
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