Les Petits Rats de l’Opéra

septembre 3, 2007 at 10:57 | In animaux, contes, famille, histoires, mort, parents, peurs, psychologie, pédagogie | Commentaires Fermés

C’était une famille de petits rats, qui vivait dans un grenier, à Paris. Pas n’importe lequel : c’était celui de l’Opéra ! Les rats sont, dit-on, extrêmement intelligents, mais on ne dit pas suffisamment à quel point ils ont l’oreille musicale. Ces petits rats avaient élu domicile ici, parce qu’ils pouvaient entendre la musique à travers une bouche d’aération. Comme ils étaient heureux, à écouter leurs airs favoris, les mains jointes comme pour une prière !
Il y avait là papa, maman, les grands-parents et les deux petites filles. Pour chaque première d’un spectacle, ils s’habillaient d’un frac ou d’une longue robe blanche. Les deux petites filles, Elsa et Elsie, s’étaient taillé un tutu rose dans un vieux morceau de tulle oublié. Et elles faisaient des pointes sur la musique de « Casse-Noisette ». Elles rêvaient qu’elles seraient danseuses, et même danseuses étoiles.
Dans la famille rats, on ne parlait pas beaucoup. Les rats sont très pudiques, c’est sans doute pour cela qu’ils aiment la musique. Ils croisaient leurs mains, fermaient les yeux, écoutaient en silence, des étoiles plein les yeux. Si on leur avait posé une question, ils auraient répondu :
— Chut ! Il faut laisser la musique parler à notre place.
Et voilà tout.
Ils laissaient la musique parler pour eux.
La vie s’écoulait ainsi, comme une longue phrase musicale. Mais la vie n’est pas toujours tendre, et surtout ne me demande pas pourquoi. Parfois, un bémol, une croche, vient vous faire un croche-patte. Ça s’appelle un accident.
Le jour de ses quatre ans, tout occupée à faire ses pointes, Elsa n’avait pas vu arriver Verdi, le chat du chef d’orchestre. Il ne fit d’elle qu’une bouchée, clic-clac, en affûtant ses dents. Et c’en fut fait de la danseuse étoile. Elle aurait pu tout aussi bien se noyer, attraper une maladie dont les rats ne réchappent pas. C’est ce qu’on appelle un drame, et qui agit en deux coups de dents. Bien sûr, pas de quoi s’inquiéter. Il y a une chance sur des milliards pour que cela se produise, et les petits rats, même ceux de quatre ans, ont en eux tout ce qu’il faut pour se défendre contre le destin.
Mais quand la mort s’abat dans une famille, et même une famille de rats, c’est un terrible malheur. Surtout quand il s’appelle Elsa et qu’il a quatre ans. Les parents pensaient : « Jamais nous ne pourrons oublier », Elsie pensait : « Pourquoi elle ? Et pas moi ? » Le plus terrible, c’était pour les grands-parents. « Comment est-ce possible ? pensait la grand-mère aux cheveux gris. La mort s’est trompée. C’était à nous de partir en premier. C’est elle qui est morte. »
C’était un sacré bémol dans le cœur, un ruisseau de larmes, un silence, une pause, une cacophonie, tout à l’intérieur. Il n’y avait rien d’autre à en dire, sauf que la musique avait changé de camp. Elle n’était plus du côté du rêve, ou du bonheur, mais du terrible malheur. Car la musique s’y entend aussi en matière de tristesse et de nostalgie.
Voilà soudain nos petits rats incapables d’écouter une seule note. Parce qu’elle chavirait les cœurs et leur rappelait la petite sœur. Ils se mirent à la détester, cette musique qui les avait enchantés et qui leur rappelait tant leur petite danseuse.
Chaque note leur déchirait le cœur. Alors, en silence, ils bouchèrent la grille d’aération du grenier, ils glissèrent du coton dans leurs oreilles, ils firent, eux aussi, les morts. C’est ce qu’on appelle le deuil.
Parfois, les larmes coulaient, malgré eux. Ils les essuyaient, furtivement, en rouspétant :
— Ah là là, quelle poussière, dans ce grenier ! Il faudra bien un jour se décider à nettoyer.
Et puis, un jour, quelques longues semaines après, Elsie, en collant son oreille très très fort sur le parquet, entendit les premières mesures de « Casse-Noisette ». C’était le morceau préféré d’Elsa. Quelque chose se remit à vibrer en elle, comme un violon sorti du placard après de longues, longues années. C’était curieux, la musique avait cessé d’être triste. Elsie se remit à faire des pointes.
À partir de ce jour, ils débouchèrent les trous d’aération et se remirent à écouter en silence cette musique si belle, et qui venait de si loin, des profondeurs du monde, et peut-être du cœur d’Elsa. Ils l’écoutaient, les mains jointes, les yeux fermés, avec encore plus d’amour qu’avant.
Ils l’entendaient rire, ils danser et tourner sur ses pointes ! « Je sais maintenant pourquoi j’aime tant la musique, pensa le papa. La musique agrandit l’univers. C’est grâce à elle que l’on est transporté ailleurs. Très loin. Dans un endroit où, peut-être, Dieu existe. Avec Elsa. » Mais il se tut.
La maman pensait : « La musique nous parle d’un endroit, où sont Dieu et tous les disparus. C’est un endroit qui n’est pas sur la Terre, mais plutôt dans le ciel. C’est pourquoi elle est si belle ! » Mais elle se tut. Et Elsie pensait : « C’est comme un album-photos. Il suffit que j’écoute quelques notes pour voir Elsa devant mes yeux. Je pense encore plus à elle ! » Mais elle se tut.
— Moi, dit tout haut mamie Rat, je l’entends, notre Elsa. Je l’entends rire à travers les notes, je la vois tourner dans son tutu rose. Écoutez ! C’est comme si elle était là… Grand-mère rat ne s’aperçut pas qu’elle avait parlé tout haut. C’était la première fois que le nom d’Elsa était prononcé. Ses paroles résonnèrent comme dans une cathédrale.
À ces mots, maman essuya furtivement une larme, avec le coin de son petit tablier.
— Encore une poussière dans l’œil, grommela-t-elle. Ah là là ! Qui donc se décidera, un de ces jours, à nettoyer le grenier ?
Quant au gros matou, bourrelé de remords, il en avait gros sur le cœur. Il tourna les talons en pensant : « Tant pis pour les rats, ils sont ma foi trop indigestes et bien trop intelligents. »
Et il s’enfuit à jamais du grenier de l’Opéra pour s’occuper… des poissons rouges !
(Texte remanié)

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