Les questions de Apolline
septembre 3, 2007 at 11:00 | In contes, enfants, famille, histoires, psychologie, questions d'enfants, école | Commentaires FermésApolline était infiniment curieuse. Le premier mot qu’elle avait prononcé n’était ni « papa », ni « gâteau » mais « pourquoi ». Et pourquoi les nuages sont-ils blancs ? Et pourquoi les poissons rouges ? Jusque-là, ça allait encore. Mais les questions changent avec l’âge. Un jour elle se demanda qui était ce Dieu dont on parlait tant.
— Dieu, c’est comme un grand-papa, avec une barbe blanche.
— Mais ça n’est pas un Père Noël. Dieu a créé le monde, et nous avec, Dieu habite dans le ciel. Voilà, ma chérie, répondit sa maman.
— Ah bon ? Et quand il était petit, où habitait-il ? Il a bien dû aller à l’école, du moins à partir de six ans ?
Maman soupirait très fort :
— Ma chérie, Dieu n’a jamais été petit, il a toujours été très grand et très bon. Et grâce à lui, nous sommes grands et bons.
— Mais dans ce cas, demanda Apolline, pourquoi est-ce qu’on m’a volé mon vélo, dimanche dernier ? Hein, maman ?
La maman d’Apolline soupira en hochant la tête.
— C’est vrai. Dieu n’empêche ni les tremblements de terre, ni les vols de vélo, ni les bagarres dans les cours de récréation. Dieu ne peut pas empêcher que les hommes s’entre-tuent, c’est comme ça. Maintenant, laisse-moi travailler, s’il te plaît.
C’était bien la première fois qu’Apolline était renvoyée à ses questions. Elle se planta au beau milieu de sa chambre, les poings sur les hanches.
— Dieu, si tu existes, fais apparaître tout de suite un gâteau au chocolat avec des pépites dedans. Tout de suite !
Mais rien ne bougea. Evidemment.
— Allez, je suis sympa… Disons… une sucette. Une Chupa-Chups au Coca-Cola.
Elle ferma les yeux très fort et les ouvrit.
— Fais un tout petit miracle, que je croie en toi !
Mais, bien sûr, ni sucette ni Chupa-Chups ne descendirent du ciel.
Le lendemain, à l’école, Apolline posa la question à Clara, à Henri, à James.
— Ma maman dit que Dieu n’existe pas. Moi, je crois que Dieu, c’est le Père Noël, répondit James, ils ont tous les deux une grande barbe blanche, et on ne les voit jamais. C’est simplement que, le jour de Noël, il descend sur terre dans un habit rouge.
Clara lui dit :
— Mon papa m’a dit qu’il y a des tas et des tas de dieux ! Il y a le dieu du vent, le dieu de la pluie, le dieu des blés, et tout ça.
Et Henri lui dit :
— Ma maman pense que Dieu se cache tout le temps. Il est invisible, et pour le trouver, il faut aller loin, très loin… dans le désert, dans le ciel. Ou en forêt.
Toutes ces explications semblaient tenir debout, ce qui compliquait encore les choses. Apolline prépara son petit sac. « Henri a raison : tout se passe dans les forêts, réfléchit-elle. C’est là que le Petit Chaperon rouge a rencontré le loup ; c’est là que Boucle d’or a vu les trois ours. Moi, je vais y rencontrer Dieu. » Et ainsi Apolline s’enfonça profondément dans la forêt Elle marcha pendant des kilomètres et des kilomètres, avant de rencontrer qui que ce soit. Enfin, devant elle, elle croisa un petit pinson qui sautillait gaiement.
— Bonjour, le pinson ! Je cherche Dieu ! dit Apolline.
— Dieu, c’est le printemps, les nids, les brindilles, les petits vers, et un peu de soleil en prime, dit le petit pinson en voletant à tire-d’aile. Allez, salut !
Apolline soupira et hocha la tête. Ça, c’était bien une réponse de pinson… Elle reprit courageusement sa marche. Après quelques centaines de mètres, un lapin gris détala devant elle. Apolline lui cria sa question :
— Tu n’aurais pas vu Dieu, par hasard ?
Le lapin s’arrêta tout net et lissa ses moustaches d’un air triste.
— Il y a encore quelques mois, je t’aurais dit qu’il était là, loin des balles et des fusils. Mais ma maman s’est fait tuer par un chasseur dimanche dernier. Alors, à quoi bon avoir un Dieu, s’il vous permet de vous faire tuer ?
— C’est vrai, dit Apolline. Nous aussi, on a des tremblements de terre, et des catastrophes, et des famines… Et moi aussi, dimanche dernier, je me suis fait voler…
Mais le lapin avait déjà détalé.
Le jour commençait à baisser, et Apolline avait très faim et soif. La question faisait un énorme creux et des zigzags au fond de son ventre. Et, en regrettant sa petite chambre bien douillette, mais pleine de questions, c’est alors qu’elle le vit… Non pas Dieu, mais un minuscule petit troll doté d’une crinière bleu roi, qui faisait un petit halo dans la nuit noire. Apolline s’agenouilla par terre, prit sa plus petite voix, car elle savait que les trolls disparaissent parfois en un clin d’œil, quand ils sont effarouchés.
— Dis-moi, petit troll… Je voudrais voir Dieu, lui demander s’il nous aime, ou s’il se fiche de nous, dit Apolline. Sais-tu où je peux le trouver ?
— Oh, oh, répondit le troll de sa minuscule voix, je suis désolé, ma grande fille, mais il est impossible de voir Dieu. Et tu sais pourquoi ?
— Non ! dit Apolline.
— Dieu est un grand timide, qui se cache un peu partout. Dieu est dans le soleil, au-dessus des peupliers, tout chaud, tout rond. Il est dans le parfum des feuilles, dans le printemps qui retient après l’hiver, dans le nuage rose qui se couche, très loin, dans la musique, si belle et si triste qu’elle te fait monter les larmes aux yeux. Quand tu es amoureuse et quand tu lis un livre formidable qui te remue tout entière, Dieu est là aussi.
Et le petit troll hocha la tête.
— Tu ne trouveras pas Dieu dans le bruit, tu ne le trouveras pas si tu cours trop vite, si tu ris trop bruyamment, et peut-être pas non plus si tu le cherches trop fort. Moi, parfois, quand je reste assis, comme ça, le nez au vent, le visage dans le soleil, et bien j’entends et je vois Dieu, même si j’ai les yeux fermés.
Apolline ne disait plus rien, mais elle pensait : « Moi aussi », et le troll regarda Apolline en mettant le doigt sur sa bouche.
— Maintenant, petite fille, rentre vite chez toi ! Il ne faut pas non plus tout expliquer, ni tout analyser. Sinon, Dieu s’en va aussi vite qu’il est venu. Non seulement il est timide, mais il déteste les explications.
Apolline salua le troll et le remercia énormément.
Et repartit avec un peu moins de curiosité, et beaucoup plus d’émotion dans la gorge.
Quand elle rentra chez elle, elle se mit au piano. Et elle joua, longtemps, jusqu’à en avoir les larmes aux yeux. Et c’était bien la première fois que cela se produisait. C’était un petit miracle, et beaucoup mieux qu’une sucette au coca ! Pour le pinson, c’était le printemps ; pour le lapin, c’était le silence.
— Moi, mon Dieu à moi, c’est la musique, décréta-t-elle.
Plus tard, Apolline devint une pianiste, ce qui, bizarrement, diminua un peu sa curiosité.
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