Les sirènes n’aiment pas les disputes
septembre 3, 2007 at 11:02 | In animaux, contes, enfants, famille, histoires, parents, peurs, psychologie, pédagogie, séparation | Leave a CommentTous les enfants craignent les chatouilles, et les disputes. Les enfants-fées, les enfants-sorcières, les petites princesses et, surtout, les petites sirènes.
Si les sirènes détestent tant entendre les parents se chamailler, c’est parce que l’eau transmet les sons cinq fois plus vite que l’air, et cinq fois plus fort. C’est pourquoi une scène de ménage, une simple dispute se transforment chez elles en cauchemar aquatique.
Dans la famille d’Emma la sirène, les disputes commençaient toujours ainsi :
— Répète un peu ce que tu viens de dire !
— Pour qui te prends-tu à la fin ?
— Ah mais, ça ne va pas recommencer ?
— Ça va pas la tête !!
Et hop, après quelques éclats de bulles, l’eau se mettait à bouillonner, bouillonner, et… la tempête éclatait !
Quand la mer bouillonnait ainsi, Emma voyait soudain tout flou. Ses parents lui apparaissaient déformés, grimaçants, horribles, à cause de l’eau qui bougeait. C’était moche-moche-moche.
Alors, le cœur d’Emma se transformait en glaçon. Elle mettait ses mains sur ses deux oreilles et remerciait le ciel de lui avoir donné deux mains, et non pas deux nageoires. Mais même en bouchant ses oreilles, elle entendait encore : « Je te déteste, je te déteste, je ne veux plus te voir. »
Ces disputes étaient de vraies catastrophes écologiques. Dès qu’elles démarraient, les bancs de petits poissons multicolores se mettaient à fuir à l’autre bout de la mer, comme poursuivis par un requin. Les oursins s’immobilisaient, les anémones de mer déversaient leur poison en silence, et les pieuvres crachaient de longs jets d’encre noire.
« Comment est-il possible, pensait Emma, que des grandes personnes, avec deux bras, une queue de sirène et un cerveau de sirène, hurlent dans l’eau comme de vrais bébés ? » Et elle pensait à tous les parents-sirènes divorcés, qui partent vivent loin l’un de l’autre, l’un dans la mer Adriatique, l’autre dans l’océan Atlantique.
Elle se disait : « Ma maman m’a fabriquée dans son ventre, parce qu’elle aimait mon papa. Mais si je suis née de leur amour, je peux tout autant disparaître ! »
C’était bien sûr un peu excessif, mais pourtant très logique dans la tête une petite sirène. D’ailleurs, elle entendait ses parents se déchirer, elle avait l’impression d’entendre son cœur se briser, comme de la glace pilée. Car les petites sirènes ne sont pas des poissons comme les autres. Mais ce sont de vraies petites filles fragiles, avec un cœur et beaucoup d’imagination.
Que pouvait-elle donc faire ? Elle avait entendu parler d’une autre sirène qui avait échangé sa queue contre une paire de jambes. « Des jambes me seraient fort utiles, pour fuir sur terre, loin des cris des adultes », songeait-elle.
Pour ne pas mourir de tous ces bruits, Emma partait, loin de ces étendues d’eau hurlante, loin de ces visages grimaçants, loin de ces tempêtes aquatiques, dans des forêts d’algues labyrinthiques. Elle allait aussi loin que possible, jusque dans les abysses, là où le silence des profondeurs est plus fort que tous les cris du monde.
Emma s’enfermait dans un coquillage géant, jusqu’au moment où elle n’entendait plus rien, ni la plus petite gouttelette, ni le frétillement d’une nageoire de poisson, rien que les battements de son cœur à elle.
Et quand, le soir, on s’apercevait qu’elle avait disparu, son papa et sa maman et toutes ses sœurs sirènes la cherchaient loin, très loin, dans les eaux douces, les eaux chaudes, en ouvrant les algues de leurs deux mains, en fouillant une à une les anémones de mer, en frappant doucement à la porte des coquillages : — Emma, tu es là ?
Le cœur affolé, ils pensaient qu’elle avait disparu à tout jamais. Car c’est le risque. Dans les abysses, au plus profond de la mer la plus profonde, une petite sirène, même expérimentée, peut très bien perdre le nord.
Et ses parents s’interrogeaient : peut-être s’était-elle échouée sur la terre ? Ou jetée dans la gueule d’un requin ? Enfin, quand ils la voyaient, repliée dans sa conque, les mains sur les oreilles, ils la prenaient dans leurs bras, très doucement, pour la remonter jusque dans leur maison. Ils avaient honte, tu peux me croire. Et ils lui disaient :
— Pardonne-nous, tu sais, nous sommes deux grands idiots. Mais on est réconciliés. On te jure !
Et Emma revenait d’un coup de queue revigorée à la maison. Elle pensait : « Le monde a failli s’écrouler, j’ai bien cru que vous alliez tuer tous les petits poissons avec vos cris horribles. »
Plus elle grandit, plus la petite sirène comprit que la vie, la fatigue, l’énervement, les petites choses de tous les jours, une goutte d’eau qui tombe en continu sur un rocher, enfin trois fois rien, peuvent déclencher d’aussi grands cris.
Quand elle fut tout à fait grande, elle souriait en les écoutant, car elle savait qu’il n’y avait plus rien à craindre. Que son cœur n’allait pas geler, ni se transformer en glace pilée.
Et, en les écoutant, elle se disait : « Tout à l’heure, vous me direz que vous ne vous disputerez plus jamais. Et je ferai semblant de vous croire ! Car moi, je sais bien que vous crierez encore, parce que c’est difficile de vivre dans la même eau sans se disputer. Mais je sais aussi que le monde ne s’écroulera pas pour autant. »
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