Le gros secret d’Aglaé
juillet 4, 2007 at 1:42 | In animaux, contes, dangers, enfants, famille, histoires, parents, peur, peurs, psychologie, pédagogie | Leave a CommentC’était une petite souris du nom d’Aglaé. Elle avait des joues roses, une petite robe rose et des chaussures roses. Aglaé, disait-on, était pleine de charme, avec son petit cou fin et ses yeux de biche. On lui disait : « Comme tu es gentille-jolie-toute douce. » Et encore : « Plus tard, tu feras des ravages ! » Et, devant sa maman, on agitait l’index : « Attention à votre petite souris de fille ! Elle va en briser, des cœurs ! » Et Aglaé baissait les yeux, sans comprendre trop ce qui était dit devant elle. Briser des cœurs ? Elle que l’on disait « gentille-jolie-toute douce » ? Les grandes personnes avaient décidément des idées curieuses. Parfois, elle jugeait un peu gênants ces yeux brillants sur elle, ces bisous dans le cou, ces caresses sur ses bras, et ces questions indiscrètes : « Tu as bien un fiancé, toi, à l’école ? »
Aglaé tournait sur elle-même dans son jupon rose et elle minaudait.
– Plus tard, disait-elle, je serai danseuse étoile. Ou star de cinéma Ou chanteuse d’opéra. En tout cas la plus jolie du monde !
– Tu as bien le temps d’y penser, répondait maman. Tu as six ans.
Et aux autres, elle disait :
– Laissez-la vivre. Elle n’a que six ans.
Mais on ne laissa pas Aglaé vivre sa vie. Un jour, dans un sombre trou de souris, on attrapa Aglaé pour la couvrir de baisers. Et on lui dit : « Tu es gentille-jolie-toute douce. » C’étaient les mêmes mots, mais ça n’était pas les mêmes gestes. Aglaé sut faire la différence. Elle sut bien faire la différence entre les genoux du monsieur et les genoux des autres adultes. Entre les caresses qu’il lui fit, cette fois, sur ses petites fesses et tout son corps de souris rose. C’était bizarre, ce mélange entre les câlins des petits et ceux des grands. Les mots étaient les mêmes, mais ils n’étaient pas dits de la même façon : on les lui chuchotait à l’oreille, comme à une dame. C’était bizarre, ce mélange entre l’horreur et le plaisir que tout ça lui inspirait. Pourtant, elle ne dit pas non. On ne dit pas non à un monsieur avec une cravate. On ne dit pas non quand on est « gentille-jolie-toute douce ». Et qu’on risque de briser des cœurs. Quand elle rentra à la maison, elle avait la tête à l’envers, et le corps à l’envers. Elle s’enferma dans son trou de souris et se replia sur elle-même, en pensant à ce que le monsieur lui avait dit :
– C’est notre secret. Si tu parles, ta maman va mourir. Je te le jure.
Et c’est ainsi, ce soir-là, dans le petit trou de souris, que le secret naquit au fond de sa gorge. C’était au début une toute petite bulle de rien du tout, qu’il ne fallait surtout pas laisser échapper. Il fallait fermer, cadenasser, pour qu’il n’arrive rien à maman.
Ce jour-là, Aglaé cessa de parler. Elle avait peur que le secret ne s’échappe malgré elle et ne brise le cœur de sa maman Le soir, elle exigea que l’on ferme la porte de sa petite chambre rose à double tour, au cas où elle parlerait dans son sommeil. Mais elle demanda aussi une veilleuse, pour n’être pas seule avec le secret.
Elle qui était sautillante et gaie et rose, elle se figea, lipide. « On ne sait jamais, pensait-elle. Si je bouge, le secret va bouger aussi et la petite bulle va exploser. » Alors, elle se replia sur elle-même, les bras entourant ses genoux, la tête sur la poitrine, le secret bien à l’abri.
Le secret, dans sa gorge, continua à grossir. Il envahit toute la gorge, jusqu’à étouffer les rires et les soupirs. En classe, elle ne répondait pas. À la récréation, elle cessa de rire. Et un jour, quand Aline, sa copine, raconta en riant, qu’elle avait vu son papa et sa maman se faire des câlins au fond de leur lit, elle s’enfuit à l’autre bout de la cour, la main sur les oreilles roses, le cœur battant.
Aglaé perdit l’habitude de parler. Elle seule savait qui était la responsable : c’était la grosse boule qui n’en finissait plus de grossir en elle.
– Tout de même, disait sa maman. Il faut que tu manges, il faut que tu parles, sinon tu vas mourir.
Aglaé la regardait, effarée. Elle pensait : « Mais si je parle, c’est toi qui vas mourir, maman, c’est le monsieur qui me l’a dit. »
Quand le docteur arriva pour l’examiner, Aglaé se plia un peu plus sur elle-même, la tête sur la poitrine, la douleur muette.
– Non, non, non, fit-elle.
Et c’est tout ce qu’elle dit.
Les gros secrets sont contagieux, et la maman d’Aglaé cessa aussi de sourire, à force de s’inquiéter.
– Tu vas me faire mourir de tristesse, disait-elle. À force de ne pas parler.
Et Aglaé repensait aux paroles du monsieur : « Si tu parles, ta maman mourra. » Qui donc avait raison, chez les grands ?
Un jour, Aglaé apprit que le monsieur, du sombre trou de souris était parti en prison. Dans un trou encore plus profond. Ce jour-là, le secret décida de sortir, et la bulle éclata.
Les mots sortirent, comme ils le purent, c’est-à-dire tous en même temps, dans le désordre et dans les cris. Il fallut les mettre dans l’ordre : sujet, verbe, complément. « On a joué avec moi », « On m’a manqué de respect », « On a touché à mon corps, à mes fesses de petite fille », « On a fait des choses sur moi que je ne voulais pas », « Il m’a dit que tu mourrais ». Et c’était au tour de sa maman d’être muette devant cette terrible révélation.
– Il ne faut jamais accepter un secret qui ne vient pas de toi ! Il ne faut jamais croire un grand qui touche à ton corps, certaines grandes personnes sont méchantes avec les enfants et leur font croire des choses incroyables. Si on te fait des caresses gênantes, il faut le dire à une autre grande personne… Tout de suite ! Que ce soit moi, papa, ta marraine ou même une copine. Sinon, ça enfle en toi, ça grossit. Comme une grosse boule de tristesse.
Avec le temps, Aglaé se remit à peindre, à jouer, à dessiner, à manger, à parler dans l’ordre : sujet, verbe, complément. Son corps et son esprit avaient retrouvé leur souplesse de gymnaste. Elle se sentait si légère sans cet horrible secret ! Plus tard, la petite souris rose eut à nouveau des secrets de jeune fille. Et c’est ça, les vrais secrets. Ceux que l’on se fabrique soi-même, non pas ceux que l’on vous oblige à avoir.
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