Petit Pierre rencontre la Dame aux Histoires
septembre 3, 2007 at 11:05 | In contes, enfants, famille, histoires, lecture, mort, parents, peurs, psychologie, pédagogie, questions d'enfants, école | Leave a CommentPetit Pierre habitait avec ses parents, son chat Alphonse et son lapin blanc, dans une jolie maison en ardoise. C’était un petit garçon « presque » comme les autres…, sauf qu’il n’arrêtait pas de poser des questions. Il en avait cent à l’heure, dix à la minute ! Tout petit déjà, avant de savoir parler, il montrait du doigt quelque chose d’un air interrogatif et, quand la réponse tardait, il hurlait et devenait tout rouge.
« Et pourquoi le chocolat est-il marron ? Et pourquoi les lapins n’aiment-ils pas le chocolat ? Et pourquoi le sucre est-il sucré ? Et comment fait-on le sucre ? Et pourquoi dit-on que les Martiens sont verts, alors qu’on ne les a jamais vus ? » Ses parents levaient les yeux au ciel pour y chercher une solution, mais aucune réponse ne venait.
Plus Petit Pierre grandit, plus ils se grattaient la tête, car, avec l’âge, les questions deviennent toujours plus compliquées. C’était, par exemple : « D’où viennent les maladies ? Pourquoi les vieux finissent-ils par mourir ? Et pourquoi suis-je moi, et pas Robin des Bois ? Et où j’étais, avant de naître ? » C’étaient des réponses qui exigeaient un peu plus de temps, et quand les parents sont occupés à changer une roue de voiture ou à préparer le dîner, c’est difficile pour eux de répondre.
Quand il posait certaines questions (celles sur les bébés, sur les maladies, sur la mort, par exemple), maman hochait la tête et répondait :
― Hum… C’est une question bien délicate, mon fils. Laisse-moi un petit moment pour y réfléchir, veux-tu ?
Et systématiquement, peut-être parce qu’elle avait oublié, mais peut-être aussi parce qu’elle ne savait pas comment tourner les phrases, la maman de Petit Pierre restait muette.
Il y a un âge où, à force de ne pas obtenir de réponses, vous ne posez plus de questions. C’est pourquoi le jour où Petit Pierre trouva Lapinou blanc raide mort dans sa cage, il n’osa pas interroger sa maman, craignant de la plonger dans l’embarras. Sans doute, pensait-il, parce que certains mots comme « mort, malade, faire des bébés » sont des gros mots. Alors, le petit garçon enterra son lapin en silence, et sa question par-dessus.
Il se réfugia dans le jardin, dans sa petite tente à lui tout seul, comme font souvent les enfants uniques, et il réfléchit à la vie, à l’existence, et tout ça fit un petit nuage noir qui se promena dans sa tête. Il fut un peu triste, il eut un peu froid. Il ne savait pas que ça s’appelait « la solitude ».
Un jour, en plein après-midi, alors qu’il était encore réfugié dans sa tente, Petit Petit Pierre entendit une voix très douce. Il vit une dame, avec des yeux profonds et noirs, qui l’observait en souriant. Il aurait tout aussi bien pu la rencontrer dans le grenier, parmi les vieilleries, dans une brocante. Dans le ciel, pendant un baptême de l’air en hélicoptère, pendant une partie de pêche ou un concert de musique.
― Bonjour, Petit Petit Pierre, lui dit la dame. Sais-tu qui je suis ? Je suis la dame aux histoires.
― La dame aux histoires ?
― Je viens voir les petits garçons comme toi, qui ont un nuage noir dans le cœur. Pour leur dire que certaines histoires, dans les livres, peuvent donner des réponses.
― Des réponses à toutes MES questions ? demanda Petit Petit Pierre en écarquillant les yeux.
La dame aux histoires hésita :
― Tu n’y trouveras pas forcément TOUTES les réponses, mais certainement TOUTES tes questions. Tu verras, en lisant, que d’autres les partagent avec toi. C’est pourquoi les livres sont faits pour les petits curieux, ceux qui ont des milliards de questions et qui en plus veulent vivre plusieurs vies en même temps. Tu peux être à la fois Robin des Bois, Peter Pan, sans avoir d’autorisation spéciale ! Et le plus merveilleux, dans les livres, c’est que tu apprendras à vivre, à respirer, à goûter, à jouer… À faire beaucoup de choses que tu ne connaissais pas ! Simplement avec quelques mots, du papier, et beaucoup d’imagination…
Elle lui tendit un livre, qu’il attrapa goulûment. À mesure qu’il lisait, son petit nuage noir disparaissait, et il se sentait si léger qu’il eut envie de chanter. Le vent dans les arbres chuchotait :
« Lis, lis… C’est si bon, de lire. » Et les oiseaux se groupaient dans leur nid pour le regarder savourer son livre.
Pendant qu’il le feuilletait, Petit Petit Pierre crut entendre les chuchotements de petits gnomes, qui tournaient les pages avec lui. En réalité, il n’était plus du tout dans le jardin. Il n’était plus dans la cabane. Il aurait pu tout aussi bien être dans un avion, dans un bateau, dans un château, avec le roi Arthur.
Il était tout cela à la fois, il ressentait des choses qu’il n’avait jamais vécues auparavant. Le goût de la mer sur les lèvres, alors qu’il n’avait jamais vu la mer, la saveur d’un gâteau au citron, alors qu’il n’y avait jamais goûté, le cœur qui fait des bonds dans la poitrine quand on est amoureux, alors qu’il détestait les filles ! Il leva les yeux du livre, pour demander à la dame aux histoires comment de simples pages, de l’encre et du papier, et peut-être aussi de l’imagination, pouvaient avoir cet effet-là.
Mais la dame aux histoires avait déjà disparu. Dans le lointain, il entendit sa douce voix lui dire (mais peut-être était-ce le chuchotement du vent dans les arbres ?) :
― Petit Petit Pierre, je reviendrai. Il existe des centaines de milliers, de milliards de livres !
Le nuage condensé de questions, tout noir, s’était envolé. À la place, il y avait un petit nuage transparent, plein du désir de lire les milliers et les milliards de livres du monde entier. Depuis ce jour, Petit Petit Pierre ne se sentit plus jamais écrasé par ses questions, dès qu’il avait un peu froid, et qu’il se sentait un peu seul, un peu chagrin, il attrapait un livre et, chaque fois, la magie recommençait.
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