Papa est parti

septembre 3, 2007 at 11:07 | In animaux, contes, enfants, famille, histoires, parents, peurs, psychologie, pédagogie, questions d'enfants, séparation | Leave a Comment

Ce matin-là, quand les trois oursons polissons s’éveillèrent de leur nuit brune, ils voulurent, comme tous les jours, faire des roulades, cavalcades et autres cascades, papouilles, papotages et tout le pataquès, sur le dos de papa ours.
C’était leur grand jeu à tous : entendre papa « faussement rouspéter » et gronder, en ronflant à moitié, de sa grosse voix d’ours :
— Attendez un peu que je vous attrape, les oursons polissons ! On n’a que le week-end pour dormir, nous, les gros ours.
Et papa ours faisait mine de leur donner une chiquenaude, une gifle et un gros coup de papatte. Les oursons polissons grognaient à gorge déployée, ils se roulaient sur le dos de rire, et ils se chatouillaient les vertèbres.
Mais ce matin-là, quand les trois oursons s’éveillèrent, ils trouvèrent le lit vide et maman déjà debout, regardant tristement par la fenêtre, comme dans l’histoire de Boucle d’or.
Mais ça n’était pas un conte de fées.
— Votre papa est parti, dit maman ours en reniflant.
Et elle s’en fut illico préparer les crêpes au miel.
— Ah ? pensèrent les oursons. Il a dû partir chercher le miel et le journal. Et quelques herbes pour le repas. Et faire les courses de la semaine.
Et… ils l’attendirent toute la journée… Quand le soir étendit son manteau d’étoiles, ils comprirent que papa ours ne rentrerait pas cette nuit-là. Était-il parti hiberner ailleurs ? En Sibérie ? Là où le miel est plus fleuri ? Les oursons avaient perdu leur polissonnerie, à force de se poser des questions. Peut-être avait-il rencontré une « Boucle d’or » sur son chemin ?
C’est ainsi, chez les ours, qu’on parle des papas qui s’en vont, pour suivre un autre chemin, la Grande Ourse ou une autre.
— Certains partent pour un peu plus de fantaisie, d’autres pour prendre l’air, un bon bol d’air pendant un mois ou deux. Mais personne, jamais, n’est parti à cause d’un ou de deux, ou même de trois oursons polissons, leur répondit aussitôt maman ours.
Même si elle avait envie de dire du mal de papa ours, elle n’en fit rien.
— Il vous aime beaucoup, vous lui manquez terriblement, je le sais, leur dit-elle en les regardant avec ses yeux bruns bordés de rose.
Les jours passaient et passaient, sans repasser.
La vie n’était vraiment plus comme avant dans la tanière. Il n’y avait plus de grosse voix qui vous réveille le matin, ni de grosses pattes qui vous prennent par la main pour aller à l’école. Un papa, quand ça manque, ça manque terriblement. Les poils de barbe mal coupés, les grandes mains carrées, la grosse voix qui gronde, le petit bedon de papa ours, qui s’agitait quand il rigolait, son odeur de tabac, sa manière de bâiller, très fort, en faisant trembler les murs de la tanière, et même les grosses colères et les grosses fâcheries.
Mais les trois oursons auraient tout donné pour recevoir une bonne vieille fessée. Avec les mamans, la vie est pleine de douceur, de tendresse, mais il y manque sans doute un peu de force et de surprise. Personne n’osait le dire, mais tout le monde le pensait. Il arriva un moment où personne ne dit plus rien. Ni même et surtout le mot « papa ». Car il suffisait de prononcer un mot et même une seule syllabe en « pa », pour que, aussitôt, le bord des yeux de maman ours se mette à rosir dangereusement
Alors, bien sûr, on arrêta de parler de « pas », de « papa », de « grand-papa ». Ces jours-ci, on ne dit plus grand-chose. On ne disait plus « papillon », ni « papounet », ni « patouille », ni « papatte », ni « patate », ni « papouilles », ni « pataquès ». Ni « paradoxe », ni « paragraphe », encore moins « passé » : quand on y pense, qu’est-ce qu’il y en a, des mots qui commencent par « pa » ! C’était toute une partie du dictionnaire, qu’on ne prononçait plus dans la tanière.
À force d’attendre, d’attendre, le visage de papa ours se brouilla dans les yeux des oursons polissons. Dans leurs rêves, il se transformait en Peter Pan, en Roi Lion, en beaucoup d’autres personnages. Mais la tête de papa ours qui gronde s’effaçait peu à peu.
Un jour, pourtant, à force d’attendre, une lettre arriva dans la boîte aux lettres des oursons polissons. C’était bien, bien longtemps après cette aventure, tellement longtemps qu’un autre papa ours était venu vivre à la maison, que les oursons avaient retrouvé leur polissonnerie légendaire, et que maman ours n’avait plus jamais le bord des paupières roses.
— Les oursons ! Venez vite ! Une lettre de votre papa ! cria maman ours, qui savait bien l’attachement des trois oursons pour leur père.

Mes trois oursons chéris, écrivait papa ours. Vous me manquez terriblement. Je viendrai vous voir samedi, j’espère que vous me pardonnerez. Je viens simplement pour vous voir, pour vous faire des patouilles, des papouilles, des patates frites au paprika et tout le pataquès. Attendez-moi, je serai là samedi matin.

Tu aurais vu la joie des trois oursons polissons ! Car eux, ils savaient que, même si papa ours n’allait plus habiter dans la tanière, l’amour entre un papa et ses oursons polissons, ça dure toute la vie : toute une vie de papouilles, patouilles, papillons à attraper, passé à rattraper, papotages et tout le pataquès !

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